Genève

Les grands patrons à la rencontre de Monsieur Tout-le-Monde

Opération séduction d'economiesuisse mercredi soir. Déterminée à entendre les «préoccupations de la population», la faitière conviait les Genevois à rencontrer ses vedettes autour d'un verre. Exercice incongru appelé à se répéter

Et si les milieux économique sortaient de leur tour d'ivoire? Pris de court par le vote du 9 février et un grand cri d'alarme populaire qu'ils n'avaient pas vu venir, les patrons ont fini par comprendre... qu'ils n'était pas compris. Et qu'il ne suffisait plus, pour convaincre, de marteler de haut et à distance l'importance pour la Suisse et son économie d'une certaine ouverture au monde.

A l'initiative de leur faîtière, economiesuisse, ils ont donc accepté de descendre dans la rue (ou presque), pour venir à la rencontre des gens, de leurs peurs, de leurs interrogations, de leurs incompréhensions. Une première en Suisse romande, matérialisée par un apéritif ouvert à tous, organisé mardi soir chez Gilles Desplanches, café du centre-ville genevois. Où une vingtaine de chefs d'entreprises d'envergure se sont tenus à la disposition de qui souhaitait leur parler, les rencontrer, échanger.

L'affaire pouvait paraître incongrue, elle le fut. Tant pour des patrons plus accoutumés des salons feutrés que pour les passants, peu nombreux et souvent intimidés par ces interlocuteurs pourtant si rares. Mais ceux qui ont franchi le pas ne le regrettent pas. A l'image de Jürg Späni, juriste à la retraite: «J'ai cinq enfants et nous discutons beaucoup en famille de croissance et d'environnement. J'ai saisi cette occasion pour venir interroger ces patrons sur la course à la croissance, là où ce qui me semble le plus important reste plutôt la qualité de ce que produit la Suisse. C'est ce qui a fait notre succès et je crains que l'exigence de qualité ne soit sacrifiée sur l'autel de la croissance économique, qui par définition n'est pas infinie. Je suis ravi d'avoir pu en parler avec ces chefs d'entreprises.»

Rencontre du troisième type

Responsable romand de Swissmem, la faîtière de l'industrie des machines, Philippe Cordonier a tenté de lui répondre que «croissance et qualité ne sont pas antinomiques. Que la qualité suppose l'innovation, que la capacité d'innovation suppose de dégager des marges et que dégager des marges suppose de la croissance.» Rencontre du troisième type ici et improbable discussion économico-philosophique, mais satisfaction mutuelle. «Je suis content d'avoir pu en parler avec ceux qui sont aux commandes, conclut Jürg Späni. La prochaine fois, je reviendrai avec mes enfants.»

Au-delà des débats d'idées improvisés, ce sont surtout des questions très concrètes qui ont été adressées aux patrons. «Soyons clairs, c'est la grande trouille qui a abouti au 9 février qui animait les gens qui sont venus me parler, confie François Gabella, patron du fabricant de capteurs électroniques LEM. L'économie crée de la richesse dans ce pays, mais nous continuons à être perçus comme des gens dont il faut se méfier. Notre discours ne passe pas. J'ai parlé à quatre personnes et j'ai senti de vraies craintes, on m'a parlé de dumping, de licenciements, de citoyens suisses qui restent sur le carreau. J'ai essayé de rassurer. Et surtout d'expliquer que si nous jetons les accords bilatéraux à la poubelle, ce sera encore pire.»

Un discours politique aux allures d'agenda que le président de l'Association suisse des banquiers et vice-président d'economiesuisse, Patrick Odier, assume volontiers. «Notre démarche était d'essayer d'expliquer que l'ouverture de la Suisse est cruciale, que le pays dépend de son économie ouverte au monde et aux pays voisins. C'est vrai pour l'économie, pour la formation, pour la recherche, pour tous les secteurs. Nous nous rendons bien compte qu'une distance s'est creusée entre les enjeux de l'économie et les besoins de la population. Or, pour pouvoir faire pression sur le politique, nous devons écouter la population, être capable de dialoguer avec elle. Je suis vraiment content que tous ces chefs d'entreprise aient joué le jeu en venant nombreux aujourd'hui."

Aubaine 

Plus prosaïquement encore, d'aucuns ont vu en cette concentration exceptionnelle de chefs d'entreprises au mètre carré une aubaine très concrète. «Des gens sont venus m'apporter leur CV, sourit le directeur des Ports Francs genevois Alain Decrausaz. Pourquoi pas d'ailleurs? Ils ont eu raison, c'était une belle opportunité! J'aime ma ville et j'aime l'économie. Je suis donc à ma place ici. D'ailleurs, je referais bien la même expérience dans le cadre de la Cité des métiers.»

Une proposition qui ne serait pas pour déplaire à Mahdia Benkhoucha, chercheuse en biologie et maître-assistante à l'Université: «Je passais dans la rue et j'allais voir un défilé de mode. Mais en apprenant que tous ces patrons étaient là, j'ai changé mes plans, rigole-t-elle. Parce que je cherche du travail et parce nous, chercheurs, manquons cruellement de contacts avec le monde de l'entreprise. J'ai d'ailleurs suggéré à Patrick Odier d'organiser des journées de rencontre entre les milieux économiques et le monde de la science. Ils pourraient aussi venir nous voir dans nos laboratoires, il y a beaucoup à faire!» L'histoire ne dit pas, hélas, si la scientifique est repartie avec un contrat de travail en poche.

Passants en recherche d'emploi, patrons en mal d'amour, curieux ou pique-assiette: à l'issue de cette première, chacun semblait y avoir trouvé son compte. Il n'en fallait pas plus pour convaincre les organisateurs de répéter l'opération. «Au premier trimestre de l'année prochaine et cette fois à Lausanne», annonce la directrice romande d'économiesuisse et initiatrice de cette expérience d'un autre genre, Cristina Gaggini.

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