La dénomination Champagne, utilisée pour un vin blanc produit dans le Nord vaudois mais dont la France revendique l'exclusivité, a failli faire capoter la négociation des accords bilatéraux entre la Suisse et l'Europe en décembre 1998. Un autre breuvage, tout aussi noble, la grappa italienne, menace cette fois un accord de libre-échange conclu en octobre dernier entre l'Afrique du Sud et les Quinze à l'issue de quatre ans de négociations à couteaux tirés.

L'accord est entré en vigueur à titre provisoire le 1er janvier. Sa négociation avait été lancée au lendemain de l'élection de Nelson Mandela à la présidence de l'Afrique du Sud en 1995, pour soutenir ce pays au sortir de l'apartheid. Il prévoit que 86% des produits exportés par l'Union vers l'Afrique du Sud seront exonérés de droits de douane d'ici à douze ans, et que 95% des exportations sud-africaines pourront entrer librement en Europe d'ici à dix ans. Un accord prometteur, les échanges entre les deux parties s'élevant à 20 milliards d'euros (32 milliards de francs) par an. Mais l'encre n'est pas sèche qu'il est déjà menacé.Une ultime revendication de l'Italie qui menace de ne pas le ratifier si l'Afrique du Sud ne s'engage pas à renoncer à commercialiser, à terme, une eau-de-vie appelée grappa. Une brèche dans laquelle s'est entretemps engouffrée la Grèce: elle réclame le même traitement pour l'ouzo, le fameux apéritif à base d'anis.

Les deux pays veulent être logés à la même enseigne que l'Espagne et le Portugal à qui Pretoria a promis d'abandonner les appellations sherry et porto d'ici à cinq ans pour l'exportation et dans un délai de douze ans pour le marché intérieur. Une promesse qui doit être consignée dans un accord sur les vins et les spiritueux que les Quinze et l'Afrique du Sud se sont engagés à négocier.

Mais l'Italie exige, pour aller de l'avant, des assurances de Pretoria, qui refuse toute nouvelle concession au motif que les protections réclamées par l'Union au titre de la propriété intellectuelle constituent des obstacles aux échanges dont pâtiront les pays en voie de développement.

Un argument contesté par la Commission de Bruxelles, qui en fait une question de principe. Car en se battant pour protéger ses appellations d'origine, c'est en réalité un message de détermination que l'Europe envoie à ses partenaires – les Américains notamment – dans la perspective des prochaines négociations commerciales sous l'égide de l'OMC. «Du point de vue commercial, l'abandon de l'appellation grappa ne constitue pas un problème pour les Sud-Africains», commente un haut responsable de la Commission.

De fait, Pretoria produit bon an mal an 30 000 bouteilles de grappa contre… 40 millions pour l'Italie. «Le problème, ajoute la même source, est extrêmement grave et risque de remettre en cause un accord historique.» De quoi provoquer l'ire du gouvernement de Pretoria qui dénonce, en termes à peine voilés, les velléités protectionnistes de l'Europe.