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Grèce: dette sauce Maastricht et drachme alternative

Il est urgent de reconnaître l’impossibilité d’un remboursement de la dette grecque et que les exigences des créanciers les conduisent à une sorte de servitude. Des propositions d’action et de stratégie sont possibles

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Grèce: dette sauce Maastrichtet drachme alternative

Il est urgent de reconnaître l’impossibilité d’un remboursement de la dette grecque et que les exigences des créanciers les conduisent à une sorte de servitude. Des propositions d’action et de stratégie sont possibles.

Les dettes mondiales ne peuvent être remboursées: 200 000 milliards de dollars pour 240 000 milliards de dollars d’actifs, dont la moitié est détenue par 1% de la population mondiale.

La dette grecque malmène largement le critère de Maastricht. Le traité a imposé en 1992 que la dette publique (ensemble des emprunts contractés par l’Etat et l’ensemble des administrations publiques) soit inférieure à 60% du PIB. L’appréciation de ce critère a été assouplie en mars 2005… sous la pression de l’Allemagne, elle-même engagée dans la procédure de déficit excessif, et de la France proche de l’être.

La «gouvernance» d’un pays via sa dette instaure au mieux une méta-démocratie, au pire un nouvel absolutisme. En mai 2010, le FMI, l’UE et la BCE ont surgi dans le quotidien grec, faisant du pays une sorte de protectorat au sein de la zone euro. La «stratégie du choc» ne laissera plus aucun répit à la population. Multirisque pour presque toute la société et pour sa cohésion, multidimensionnelle par sa conception, cette stratégie s’apparente à un «choc total», introduisant un régime politique aux antipodes de celui de la démocratie de type occidental et rappelant les ajustements structurels en Amérique latine ou en Afrique. Une part significative du tissu économique du pays a été détruite par les politiques d’austérité qui ont conduit à une dégradation des conditions de vie, des liens sociaux et des imaginaires.

Après avoir sauvé (temporairement) les créanciers de la Grèce, la troïka lui propose de financer sa dette, en échange des privatisations de terres, d’infrastructures, de moyens de production énergétique et d’immeubles, et peut-être demain du patrimoine historique.

Sans réduction de sa dette à 60% du PIB et sans l’arrêt de la privatisation de ses biens communs, la Grèce est condamnée à l’asservissement sur plusieurs générations.

Aristote, dans la Constitution des Athéniens, affirmait: «Devenu maître du pouvoir, Solon affranchit le peuple, en défendant que dans le présent et à l’avenir la personne du débiteur servît de gage. Il donna des lois et abolit toutes les dettes, tant privées que publiques.» Solon, un des fondateurs de la démocratie grecque, pourrait-il inspirer le premier ministre grec, Alexis Tsipras?

Pour sortir d’une situation qui met le pays en servitude, des propositions alternatives, l’une concernant la dette et l’autre la monnaie, sont possibles.

La dette doit être réduite, dans son montant et dans un rééchelonnement à très long terme. Historiquement, bien souvent, les renégociations de dettes ont différencié les créanciers. Parmi les prêts consentis à la Grèce, certains ont été réalisés à des taux élevés. En mai 2015, il y a encore eu des emprunts sur deux ans à 25%. Ce niveau se justifie par le risque pris par le prêteur. Pourquoi exiger de rembourser une dette consentie à un taux d’intérêt incompatible avec les capacités de remboursement, d’autant plus que la dette a été contractée dans une période où la Grèce dépassait déjà le ratio de 60% d’endettement par rapport au PIB?

Pas besoin de sortir de l’euro, si une ou plusieurs monnaies alternatives locales complémentaires sont créées. Une partie du salaire des fonctionnaires, des retraites et des prestations sociales serait payée en une ou plusieurs monnaies complémentaires et les taxes perçues en euros ou dans celles-ci. Sans monnaies alternatives complémentaires point de souveraineté, comme l’a montré l’Argentine il y a quinze ans.

La Grèce peut avoir pour stratégie d’émettre juste les obligations pour reproduire les montants arrivant à échéance. Alors, soit comme en Islande l’équilibre retrouvé après annulation partielle de la dette fera revenir les créanciers avec un taux de marché très faible. Soit, si la BCE refuse de prêter à taux faible, la Grèce remboursera le créancier non en euros mais par un nouveau titre de dette dont elle décidera de la maturité et du taux.

Alexis Tsipras pourra alors dire comme Solon: «Ils sont nombreux, ceux que j’ai ramenés à Athènes, dans la patrie fondée par les Dieux: beaucoup avaient été vendus, les uns justement, les autres injustement… Tous je les ai rendus libres.»

Sinon, l’austérité instrumentalisée continuera de souffler au pied de l’Acropole, faisant de la Grèce un territoire (parmi d’autres), inscrit dans une «longue durée» méta-démocratique à la merci du marché des valeurs et d’une perte du sens de la réalité. Demain, des historiens expliqueront que la grande occasion manquée en Europe fut celle de notre temps.

*Enseigne la finance et l’éthique à l’Université de Grenoble Alpes, chercheur au Cerag et à l’Inria (équipe Steep)**Historien et ethnologue, auteur du blog Greek Crisis***Professeur à l’IHEID, Genève

La dette doit être réduite, dans son montant et dans un rééchelonnement à très long terme

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