Il fallait voir les partisans du «non» en liesse, danser hier soir à Athènes sur la place Syntagma, face au parlement. Au bout de leurs bras tendus? Des drapeaux grecs et quelques drapeaux de Syriza, la coalition de gauche radicale au pouvoir depuis janvier. Et dans leurs paroles? Pas de rejet de l’Europe, mais une volonté claire ne plus rien céder aux créanciers. Haro sur l’austérité et les douloureuses réformes économiques qui, à entendre les manifestants, doivent désormais être abandonnées pour faire place à une «politique de croissance» et aux «priorités sociales». Explications.

Que veulent les autorités d’Athènes?

Le premier ministre grec Alexis Tsipras l’a dit lors de son intervention en direct, vers minuit heure locale: Oui à une reprise des négociations «avec un plan de réformes crédibles et socialement justes» en mettant, cette fois, «la question de la dette publique sur la table». Entendez: aux créanciers de la Grèce d’envisager enfin ce que beaucoup d’économistes considèrent depuis le début comme la seule issue viable: l’annulation pure et simple d’une bonne partie de la dette grecque, accompagnée d’un moratoire du paiement du solde. De quoi donner des sueurs froides à Mme Merkel et à la Bundesbank…

La question, ce lundi matin, n’est donc plus de savoir ce que veulent les Grecs, à l’issue de ce vote controversé, mais dont les résultats sont indiscutables et doivent bien sûr être respectés. Ils veulent demeurer dans l’Union européenne et dans la zone euro, mais à des conditions nouvelles, exigées par leur impasse économique et les dégâts sociaux causés par les coupes successives dans les budgets sociaux et les retraites. Oui à la monnaie unique, mais non au carcan de rigueur qui l’accompagne. Non, surtout, à une politique destinée selon leur gouvernement à régler le passif sans offrir au pays d’opportunités de croissance. Le vote des Grecs, ce dimanche est en ce sens courageux, et il a le mérite de mettre Bruxelles devant ses responsabilités.

Le vote «non» s’accompagne-t-il d’un plan B coté grec?

Le problème est que le vote des Grecs n’est pas, on le sait bien, qu’une affaire de courage et de «dignité» nationale. Qui dit restructuration éventuelle de la dette hellénique dit conséquences mécaniques en cas de restructuration de celle-ci… sur les autres pays membres de la zone euro, et sur les institutions bancaires nationales, fermées depuis plusieurs jours et assurées de le rester ce mardi. C’est là que le bât blesse. Car pour l’heure, il n’y a pas de plan B, et le risque de panique bancaire hellénique est très réel.

En posant la question de la soutenabilité de leur dette et en demandant la protection de la Banque centrale européenne, les Grecs – comme tous les économistes qui réclament son annulation partielle – remettent en cause les principes même de la monnaie unique telle qu’ils ont été conçus jusque-là.

Cela peut certes convenir aux autres pays en difficulté. Mais cela peut aussi provoquer l’ire, et le refus, d’une partie des créanciers, à commencer par l’Allemagne. D’où l’urgence à éteindre cet incendie, soit en acceptant enfin de nouvelles règles, soit en faisant comprendre aux Grecs que leurs exigences ne pourront pas être satisfaites en restant dans l’Eurozone, où tout démontre qu’ils n’auraient jamais dû entrer en 2001.

Comment reprendre les négociations?

La victoire démocratique du «Oxi» (non), ce dimanche, est à la fois un appel au secours d’un peuple lancé à l’Europe, une mise en garde contre les méfaits d’ajustements trop brutaux, et un retour des réalités: maîtres dans l’art de la dialectique et fins négociateurs, les Grecs ne veulent pas céder devant une vérité des chiffres imposés par les créanciers et, dans la presse hellénique, une date butoir revient souvent: celle du 20 juillet, date de la prochaine échéance de 3,5 milliards d’euros que la Grèce doit rembourser à la BCE.

Résumons: les Grecs ont refusé ce que le ministre des Finances Yannis Varoufakis a de nouveau nommé hier soir «l’ultimatum bruxellois». Ils veulent une «autre Europe», qu’ils rêvent d’exporter en Espagne, en Italie, et dans tout le pourtour méditerranéen en crise. Soit. Les Européens doivent maintenant leur répondre. En sachant que personne, à ce jour, ne croit possible d’avoir «deux Europes» au sein d’une même monnaie unique. Un casse-tête empoisonné. La volonté affichée par François Hollande de continuer coûte que coûte à négocier, face à une Angela Merkel intransigeante, sera à l’évidence un test lundi soir lors du dîner prévu entre les deux dirigeants. Avant le sommet annoncé de la zone euro mardi à Bruxelles.

Le pari d’Alexis Tsipras, qui sera dès ce lundi à Bruxelles, est sans doute que la zone euro reste trop fragile pour risquer un «Grexit» (Greek Exit). Le premier ministre grec mise aussi sur le soutien populaire au niveau européen que son référendum suscite, notamment dans les couches les plus jeunes et les plus vulnérables de la population de l’UE. Il sort en outre avec une légitimité domestique renforcée, et une marge de manœuvre accrue par la défaite cinglante du camp du oui. La démission dimanche soir de son prédécesseur à la tête du pays, Antonis Samaras, de la présidence de la Nouvelle Démocratie (droite), démontre bien que Tsipras est pour l’heure le maître du jeu.