Raconter la crise grecque au miroir de son histoire, et des liens entre ce pays, Genève et la Suisse: tel est le pari de la série de reportages que Le Temps publie, en cinq épisodes, à compter du mardi 24 décembre. Quelques jours avant que la Grèce accède, le 1er janvier, à la présidence semestrielle de l’Union européenne.

Notre fil conducteur? La folle aventure philhellène du banquier genevois Jean-Gabriel Eynard (1775-1863), décédé il y a cent cinquante ans après avoir, dans les années 1820-1850, été l’un des financiers en chef du combat pour l’indépendance grecque, puis le créateur de sa première banque, toujours en opération : la Banque nationale de Grèce, dont les archives racontent le destin d’un pays confronté à ses créanciers étrangers depuis son émancipation de l’Empire ottoman, entre 1821 et 1828.

Illustre figure du Philhéllénisme, compagnon de Jean-Antoine Capodistria, héros de l’indépendance, Jean-Gabriel Eynard ne mit jamais les pieds en Grèce. Sur les pas de ses émissaires, porteurs de son argent et de ses lettres, Le Temps raconte, un siècle et demi plus tard, les convulsions économiques et financières du pays qu’il contribua à créer. Ce carnet en résume les principales étapes.

Légendes des photos ci-dessus:

1. La citadelle de Corfou

Tout un symbole : la citadelle de l’île de Corfou, face au continent. A partir de 1817, les Grecs se révoltent contre l’empire Ottoman. L’insurrection durera dix ans et secoue l’Europe chrétienne. La lutte des Grecs est placée sous le signe de l’héroïsme et devient le point de ralliement des romantiques. Francois-René de Chateaubriand fait l’éloge de cette reconquête: «J’étais là sur les frontières de l’Antiquité grecque, et aux confins de l’Antiquité latine. Pythagore, Alcibiade, Scipion, César, Pompée, Cicéron, Auguste, Horace, Virgile, avaient traversé cette mer. […] Et moi, voyageur obscur, passant sur la trace effacée des vaisseaux qui portèrent les grands hommes de la Grèce et de l’Italie, j’allais chercher les Muses dans leur patrie.»

2. Jean-Gabriel Eynard, financier de l’indépendance grecque

Nous sommes au lendemain de l’Europe napoléonienne. La carte du Continent est en pleine transformation. Jean-Gabriel Eynard, banquier protestant d’origine lyonnaise installé à Genève, est l’un des membres de la délégation genevoise au Congrès de Vienne, en 1814-1815. Il y noue amitié avec l’un des représentants du Tsar Alexandre, le diplomate grec Jean-Antoine Capodistria. L’aventure héllénique démarre pour le financier genevois. Dès 1821, lorsqu’éclate l’insurrection contre les Turcs, il est aux avants-postes de la collecte de fonds et crée, en 1825 les comités philhellènes de Paris et Genève.

3. Gerassimos Notaras et le devoir de mémoire

Le directeur des archives de la Banque nationale de Grèce (BNG), qui fréquenta Jean-Pascal Delamuraz à l’université de Lausanne, est l’un des hommes clefs de l’histoire des réseaux financiers européens philhellènes. Créée par le banquier Jean Gabriel Eynard en 1842 – il prête au nouvel Etat grec l’argent pour en acheter 5000 action et en acquiert lui même 300 - face à d’autres projets concurrents hollandais et anglais, la première banque du pays reste aujourd’hui au cœur du redressement hellénique. Son premier directeur fut le financier grec Georges Stavros, représenté ici à droite. La recapitalisation réussie, en juillet 2013, de la BNG a consolidé le système financier grec.

4. Alexis Krauss, Egine et les débuts de l’Etat grec

L’archiviste Alexis Krauss et son épouse Suzanne animent sur l’ile d’Egine, à une heure de bateau d’Athènes, un comité affairé à réhabiliter les bâtiments de cette cité insulaire qui fut, en 1828-1829, la première capitale de l’Etat grec indépendant. Elu premier gouverneur de la Grèce, Jean-Antoine Capodistria (représenté ici sur la gravure) y fit construire un orphelinat géant, transformée en prison dans les années 1960-1970 par la junte des colonels. Aujourd’hui, le batiment restauré grâce aux fonds européens attend une affectation. Le premier siège du gouvernement grec, au centre de la ville, est lui aussi en travaux pour rénovation.

5. Une Grèce née dans la dette

Pas de combats sans armes et sans ressources. Pas de pays sans Etat et sans finance. Jean-Gabriel Eynard ne mit jamais les pieds en Grèce. Mais le banquier genevois se tient derrière toutes, ou presque, les décisions financières de Jean-Antoine Capodistria, auquel il accorde d’importantes lignes de crédit. Son principal émissaire en Grèce se nomme alors Artemon de Regny. La première monnaie grecque est le Phoenix, dont les cours de change sont imprimés ici.

6. Un comptoir d’escompte au centre d’Athènes

Sur des tables plantées au bas de l’Acropole, les usuriers font, dans la toute jeune Grèce, la pluie et le beau temps. En dehors des frontières, les puissances, à commencer par l’Angleterre, exigent le remboursement de leurs créances consenties durant la guerre et gagée par le tout jeune gouvernement sur les biens nationaux. C’est pour rompre ce cercle vicieux que Jean-Gabriel Eynard et son émissaire Artemon de Regny, mettent sur pied les premiers emprunts d’Etat grecs. Déjà, le banquier genevois s’inquiète des difficultés à rembourser que rencontre le jeune Etat en proie à des luttes intestines, confronté à de mauvaises récoltes et à un manque chronique de ressources.

7. L’incontournable Banque nationale de Grèce

Le spectacle de la rue Eolou, au centre d’Athènes, n’a plus rien à voir aujourd’hui avec ce tableau champêtre du milieu du 19e siècle. Le QG de la Banque nationale de Grèce y demeure pourtant installé, au coin de la rue Georges Stavros, non loin de la fameuse place de la Constitution (Syntagma) et du parlement. L’architecte Suisse Mario Botta a dessiné, dans les années 1980, les plans du nouveau bâtiment moderne de la banque, adjacent à l’immeuble néoclassique d’origine.

8. A Corfou, le temple capodistrien

Yannis Pierris est, à Corfou, l’âme de la société de lecture locale qu’il préside, dans l’enceinte de l’ancien palais des gouverneurs britanniques. L’île, longtemps sous domination vénitienne, est indissociable de la mémoire de la famille Capodistria qui y possédait un domaine dont la rénovation vient d’être décidée. Un nouveau musée consacré à cette figure de l’indépendance hellénique, assassiné en 1831 à Nauplie, dans le Péloponnèse, devrait voir bientôt le jour. C’est à ce bureau qu’officiait, lors de ses passages à Corfou, Jean-Antoine Capodistria.

9. Construire un Etat grec

Le Zappeion, ce bâtiment néoclassique construit en 1874 et planté au cœur du parc municipal, entre la place Syntagma et l’Acropole, symbolise l’Etat grec. C’est là que se tiendront, durant la présidence tournante de l’UE par la Grèce au premier semestre 2014, les réunions ministérielles. C’est aussi là que sont proclamés les résultats des élections. En juin 2012, à l’issue du dernier scrutin législatif, les observateurs électoraux et journalistes présents au Zappeion y furent assommés par le score du parti néo-nazi de l’Aube dorée: près de 7% des voix et 21 sièges au parlement. Trois de ses députés ont depuis lors été arrêtés, suite à l’assassinat par un militant de l’Aube dorée du chanteur Pavlos Fyssas en septembre 2013.

10. A Egine, le défi de l’éducation

Jean-Gabriel Eynard croit en la Grèce dont il défend bec et ongles la population chrétienne. Au lendemain de la victoire turque à Missolonghi, en 1826, le banquier harangue ses contemporains: «Quelle honte éternelle pour l’Europe et quel sera l’impact de cette catastrophe en Russie et à Londres! Espérons que cela provoquera des remords et que le sang de ces martyrs saura émouvoir l’âme égoïste de ceux qui gouvernent le monde.» Deux ans plus tard, alors que son ami Capodistria a pris les commandes du jeune pays à Egine, il y finance la construction de la première école normale. Située à coté de la cathédrale de l’île, elle attend d’être réaffectée et rénovée.

11. Jean-Gabriel Eynard: «Je suis un Grec dans l’esprit et dans l’âme»

Février 1863 : Jean-Gabriel Eynard, l’homme qui écrivait « être un grec dans l’esprit et dans l’âme », décède à Genève. Quelques mois plus tôt, en octobre 1862, le roi Othon 1er de Grèce, prince bavarois imposé par les puissances et couronné en 1834, est renversé par un coup d’Etat militaire. Il est remplacé sur le trône par le prince Guillaume du Danemark, qui règne sous le nom de Georges 1er. Georges Stavros, le financier installé par Eynard à la tête de la Banque nationale de Grèce, disparaît, lui, en 1869. Quelques années plus tôt, en 1854, l’écrivain voyageur français Edmond About écrivait: «Le régime financier de la Grèce est tellement extraordinaire et ressemble si peu au nôtre [...]. C’est le seul exemple connu d’un pays vivant en pleine banqueroute depuis le jour de sa naissance. Tous les budgets, depuis le premier jusqu’au dernier, sont en déficit» (in La Grèce contemporaine par Edmond About).

«Le Temps» remercie:

Lorenzo Amberg, ambassadeur de Suisse en Grèce

Gerassimos Notaras, archiviste en chef de la Banque nationale de Grèce

Alexis et Suzanne Krauss, à Egine

Katia Kaloudi, Spyros Giourgas, Nathalia Capodistria et la société de lecture de Corfou

Les amateurs d’histoire pourront se référer aux passionnantes recherches de Michele Bouvier-Bron et de l’association gréco-suisse Jean-Gabriel Eynard.