Faut-il forcer un pays noyé sous les dettes à sabrer dans ses budgets? Posée à la fin des années 90 lors des accords sur l’effacement du passif des pays pauvres, cette interrogation fondamentale s’impose maintenant aux dirigeants européens.

A Luxembourg, dans la nuit de dimanche à lundi, les ministres des Finances de la zone euro ont continué d’accroître la pression sur Athènes en vue de son adoption d’un nouveau volet d’économies budgétaires et de privatisations tous azimuts. Ceux-ci ont repoussé au moins jusqu’au 3 juillet – date de leur prochaine réunion extraordinaire – le déblocage d’argent frais dont la Grèce a besoin pour éviter la faillite: 12 milliards d’euros dans l’immédiat, avant l’adoption d’un deuxième plan de secours destiné à maintenir à flot un pays coupé des marchés internationaux ces trois prochaines années.

En l’absence de toute «alliance sacrée» de la classe politique et alors que les violences sur la place Syntagma face au parlement donnent la mesure de l’opposition de la population, le premier ministre Georges Papandréou demandera cette nuit un vote de confiance à sa majorité parlementaire socialiste. Ceci afin de tenter de verrouiller, mardi prochain, une majorité en faveur d’un nouveau train d’économies atteignant 2,8% du produit intérieur (PIB) annuel et prévoyant la suppression de 150 000 nouveaux postes de fonctionnaires.

Les milieux financiers ne détestent rien tant que cette incertitude: lundi, l’euro restait à ses niveaux plancher de 1,204 face au franc suisse. Ils ne sont pas les seuls. La Maison-Blanche suit la situation de près: dimanche soir des responsables des finances des pays du G7 se sont entretenus par téléconférence. «Ne pas parvenir à prendre des mesures déterminées pourrait entraîner d’importantes répercussions mondiales», a prévenu John Lipsky, le patron par intérim du FMI en visite à Luxembourg.

Ces dernières semaines, un nombre croissant d’économistes s’interrogent pourtant sur l’efficacité de telles «mesures déterminées». Pour Anton Brender, chef économiste de la maison d’investissement Dexia A.M., «trop d’austérité a empêché tout rééquilibrage des finances grecques et tué la confiance des marchés». De passage à Genève la semaine dernière, ce dernier souligne qu’il faut «prendre le temps de rééquilibrer les finances publiques, afin de rendre la dette soutenable sans trop casser la croissance». Selon lui la contraction de l’activité reste «la pire des choses dans des pays qui, comme la Grèce, ne peuvent pas compter sur leurs exportations pour relancer leur activité».

Même le FMI a semblé enclin à plus de souplesse dans les délais d’un retour à l’équilibre des finances publiques, son chef économiste indiquant le mois dernier que «les autres pays européens [que la Grèce] ne doivent pas faire du zèle dans l’austérité». Sous la pression des marchés et des agences de notation, l’Italie – dont la croissance est au point mort – a pourtant dû annoncer lundi un nouveau plan de rigueur pour tendre vers l’équilibre budgétaire en 2014.

Même si l’Assemblée grecque vote le plan de rigueur budgétaire, la question de la «soutenabilité» des dettes de l’Etat grec – 330 milliards de dollars, près d’une année et demie des richesses produites par le pays – reste entière. «Dès 2012, le pays est censé à se financer à hauteur de 40 milliards sur les marchés, ce qui est hors de portée», rappelle Caroline Newhouse, économiste chez BNP Paribas.

Qu’est-ce qu’une dette «soutenable»? La question était au centre du forum sur la gestion de la dette organisée, il y a dix jours à Berne, par le Secrétariat d’Etat à l’économie et la Banque mondiale. La manifestation marquait le vingtième anniversaire du plan de désendettement des pays pauvres, lancé en 1991 par la Suisse. Difficile pourtant de ne pas penser à la situation grecque lorsque Peter Niggli, directeur de l’ONG Alliance Sud, rappelle les «vingt ans de dépression économique connue par l’Afrique», qui après la crise de la dette des années 80, «s’est vu proposer des crédits frais pour payer les anciens tandis qu’étaient mis en place des programmes d’austérité». Et ce dernier de rappeler qu’il y a dix ans, dans les pays émergents, une dette étatique était considérée comme «insoutenable» si le remboursement des intérêts dépassait 15% des recettes tirées des exportations. Un ratio qui était estimé à moins de 4% lors de la reconstruction de l’Allemagne après la guerre. Il y a un an, lors de sa participation au premier plan de sauvetage en faveur de la Grèce, le FMI soulignait qu’en Grèce cette charge atteindrait un «pic de 62% avant de revenir à 17% en 2015». Depuis, l’économie grecque a continué de plonger.