Gestion de fortune

Grégoire Bordier: «Notre confiance a été abusée»

Le banquier privé a accepté de s’exprimer sur une affaire de fraude menée par trois de ses clients. Il déclare que la Finma a renoncé à ouvrir une procédure administrative

Pour la première fois depuis septembre, Grégoire Bordier sort de son silence. Le banquier privé a accepté de répondre aux questions du Temps sur une affaire qui ne laisse pas d’étonner la place financière genevoise.

Il y a six mois, Le Matin Dimanche puis le Tages-Anzeiger avaient raconté comment Bordier & Cie avait réalisé pour le compte de trois clients russes plusieurs opérations de caisse portant sur 109 millions de dollars, réalisées en liquide, avec des fourgons fournis par UBS. Cette transaction, qualifiée par tous les experts interrogés de «hautement inhabituelle», était en réalité une étape dans une série d’opérations liées à une vaste fraude montée de Londres (lire ci-dessous).

Aux questions sur la possible légèreté avec laquelle Bordier a conduit ses affaires, son associé senior répond aujourd’hui «qu’après un examen approfondi de plusieurs mois et des échanges écrits extrêmement fournis, la Finma a renoncé à ouvrir une procédure administrative contre Bordier mais a néanmoins demandé à la banque de prendre des mesures dans le cadre de la surveillance ordinaire». Sollicitée, l’autorité de surveillance n’infirme ni ne confirme.

Grégoire Bordier, dont l’établissement affiche des avoirs sous gestion de quelque 10 milliards de francs, explique que «l’origine des fonds avait été vérifiée. Nous ­avions reçu des documents qui expliquaient la transaction et qui montraient que la source des fonds était sûre.» En mars 2011, une somme de 120 millions de dollars avait été versée sur le compte commun que trois Russes avaient ouvert rue de Hollande. Ils prétendaient tirer cette somme de la vente de leur participation dans une société russe, Ural Pharma.

«La société Ural Pharma existait bien, nous l’avions vérifié», poursuit l’associé. Qui précise que «ces clients, cadres supérieurs, actifs dans des banques et particulièrement bien éduqués, étaient connus de notre établissement avant l’opération de caisse. Je les avais aussi rencontrés. Nous n’avions aucune suspicion.»

L’opération de caisse a permis à chacun des trois clients de recevoir 36,3 millions de dollars sur son propre compte. Le temps passe, puis, après l’été 2011, «la relation avec ces clients évolue défavorablement. Ayant des soupçons, nous avons enquêté puis envoyé une déclaration de soupçon de blanchiment au Ministère public genevois.»

Coïncidence, la dénonciation intervient trois jours après la plainte déposée par Otkritie Securities (OSL), l’employeur des clients de Bordier, début novembre 2011 à Londres. La banque se défend de l’avoir fait en réaction à cette plainte. «Nous n’en avions pas connaissance» lors de la dénonciation, affirme Nicolas Terrier, responsable juridique de l’établissement.

Pourquoi avoir accepté une telle opération de caisse, que les praticiens de la banque privée voient surtout comme un moyen de couper la traçabilité des fonds? Grégoire Bordier rétorque: cette «opération est légale, la traçabilité de l’argent est totale et les fonds sont restés chez nous», admettant cependant qu’une «telle opération est peu fréquente». Il reconnaît également avoir lui-même «donné l’autorisation» pour les opérations de caisse, qui ont été «faites à la demande des clients». Il ajoute que la manœuvre n’a rien rapporté financièrement à la banque. Invoquant la procédure en cours, le banquier ne donne pas davantage de raisons pour expliquer cette transaction.

Aujourd’hui, Grégoire Bordier affirme: «Notre confiance a été abusée.» Interrogé sur d’éventuels regrets, il considère qu’on «est toujours plus intelligent après». Témoin dans cette affaire, Bordier indique ne faire «l’objet d’aucune procédure».

La légalité de l’opération n’est contestée par aucun des experts contactés par Le Temps. Mais elle étonne, notamment par sa taille. Une hypothèse pourrait être le «risque Russie», avance un autre banquier de la place. Le succès de la vente de la société pharma étant supposé être connu, les trois Russes auraient eu peur des envieux. Ils auraient donc demandé d’organiser le transfert par une opération de caisse pour faire en sorte que personne ne connaisse ainsi les données bancaires des autres «associés». Un virement classique aurait laissé une trace des trois comptes sur chaque relevé bancaire. Cependant, ce banquier juge que ce genre de pratique n’a plus cours. Un autre estime que l’on n’en finirait pas si tous les clients vivant dans un pays à risque demandaient ce genre d’opération.

Un juriste, expert de la place financière genevoise, considère lui cette explication comme «médiocrement convaincante». En outre, son montant comme «extrêmement inusuel», ce qui rend l’opération «de facto suspecte».

A Genève, une audience de jugement est prévue dans un mois, raison pour laquelle le procureur ne souhaite pas en dire davantage à ce stade sur cette affaire. En revanche, le Ministère public genevois confirme qu’un acte d’accusation sera rendu ces prochains jours, en procédure simplifiée, contre l’un des protagonistes.

De son côté, Bordier a reçu un commandement de payer de la part des plaignants, la filiale de VTB à Londres, pour 120 millions, soit le montant total déposé par les Russes. Cette demande «sert en fait à interrompre la prescription», affirme la banque. Qui ajoute que ses «fonds propres dépassent largement cette somme». Par ailleurs, le directeur général d’OSL déclarait il y a une année déjà à Bloomberg avoir gelé plus de 120 millions de dollars d’actifs volés. Contactés à Londres, Moscou et Genève, ses avocats n’ont pas donné suite à nos appels.

Un juriste: le montant de cette opération, «extrêmement inusuel», la rend «de facto suspecte»

Publicité