Analyse

Gros nuages sur le financement des infrastructures

Les sources traditionnelles se tarissent. Les Etats, surendettés, privilégient depuis des décennies les dépenses sociales. La part des investissements publics en infrastructures en Europe a d’ailleurs été réduite de moitié depuis les années 1970. Et les banques privilégient l’augmentation de leur part de fonds propres. Les espoirs placés dans les caisses de pension sont-ils réalistes?

Gros nuages sur le financement des infrastructures

Analyse

Avec l’acceptation du projet de financement du transport ferroviaire, la Suisse a trouvé une solution convenable à une partie de ses besoins d’infrastructures. Sur un plan plus général pourtant, de gros nuages menacent le financement des infrastructures dans le monde. Les sources traditionnelles se tarissent. Les Etats, surendettés, privilégient depuis des décennies les dépenses sociales. La part des investissements publics en infrastructures en Europe a d’ailleurs été réduite de moitié depuis les années 1970, chutant de 5 à 2,5% du PIB. Les banques, pour leur part, font face à des besoins accrus de fonds propres et ont d’autres objectifs en tête. De nombreux politiciens en déduisent qu’il appartient aux caisses de pension de prendre le relais. Ces institutions, pénalisées par les bas taux d’intérêt, soulignent leur intérêt. Mais ces espoirs sont-ils réalistes?

La recherche économique est étonnamment lacunaire sur l’investissement privé dans les infrastructures. Les institutionnels (caisses de pension, assurances) investissent 600 à 700 milliards de dollars en infrastructures dans le monde, estime la Banque européenne d’investissement (BEI) dans un récent document*. Le montant paraît gigantesque, mais il ne représente que 1% de leurs avoirs.

Même si les institutionnels triplaient, voire quintuplaient leurs investissements en infrastructures au cours des dix prochaines années, ils ne contribueraient qu’à 5 à 10% des besoins, selon la BEI.

L’investissement total en infrastructures doit être placé dans son contexte. Privé et public, il atteint au total 3,7% du PIB en Europe occidentale entre 2006 et 2009. Depuis la crise, le montant a même diminué, malgré l’augmentation de l’investissement public.

La part du financement privé est largement sous-estimée. Ces dernières années, elle a été deux fois supérieure à la contribution de l’Etat en Europe occidentale (2,55% du PIB, contre 1,35%), selon la BEI. Mais sur le long terme, McKinsey est d’avis que 55% proviennent de l’investissement public en Allemagne, 54% en France, 59% aux Etats-Unis et 77% au Japon. La définition des infrastructures conduit souvent à des écarts majeurs dans ce type d’études. Avec McKinsey, le transport s’octroie 38% de l’investissement en infrastructures en Europe, les télécoms 19%, l’électricité 23% et l’eau 20%. Les infrastructures dites sociales (santé, écoles) ajoutent 1% de PIB à ce chiffre. Au cours des vingt dernières années, elles représentent 3,8% du PIB mondial, selon le consultant, davantage dans les pays émergents et au Japon et un peu moins aux Etats-Unis et dans l’UE (2,6%).

Les besoins futurs sont gigantesques. L’OCDE les évalue à 1800 milliards de dollars par an jusqu’en 2030, soit 2,5% du PIB annuel mondial, même 4% du PIB si l’on intègre la production d’énergie. Mais l’écart entre les besoins et les ressources est béant. Il faudrait 1000 milliards par an (1,25% du PIB mondial) pour le combler.

Contrairement aux idées reçues, ce sont les entreprises privées qui assurent la majeure partie du financement des infrastructures (2,22% du PIB). Le financement est en grande partie assuré non par l’Etat mais par 535 entreprises d’infrastructures cotées en bourse, qui représentent 6% de la capitalisation boursière mondiale. Ces sociétés font appel au public et lèvent environ 10 milliards de dollars par an uniquement en Europe.

D’autres véhicules sont employés pour le financement des infrastructures, par exemple les fonds de placement en infrastructures. Selon l’institut Preqin, ces instruments de placement lèvent 20 milliards par an au total. Les caisses de pension en sont friandes. Selon Towers Watson, sur un marché de 266 milliards de dollars composé de 53 fonds de placement, 62% des fonds en infrastructures sont détenus par des caisses de pension, 8% par des fonds souverains, 8% des assurances et 1% des fondations.

Le financement de projet atteint 382 milliards en 2012, tant pour des infrastructures privées que publiques, mais il ne se limite pas aux infrastructures. Les partenariats public-privé représentent 20% du total. Mais leur contribution est au plus bas depuis 2001 et c’est un instrument avant tout britannique (49% du total).

Les caisses de pension sont très attentives au risque des placements et exigent une notation. Les grandes agences de notation répondent à ce besoin. Moody’s a évalué 2400 milliards de dollars d’emprunts en infrastructures, dont la moitié en Europe.

Au sein des caisses de pension, les pionniers de l’investissement en infrastructures ont été australiens et canadiens. Actuellement, la part en infrastructures atteint 5 à 6% dans les institutions australiennes et 5% au Canada. Au total, les actifs institutionnels atteindraient 75 000 milliards. Selon Preqin, qui a analysé 600 caisses de pension pour 8400 milliards d’actifs, l’allocation moyenne en infrastructures s’élève à 3,3% et l’objectif est de la porter à 5%.

En partant de la situation actuelle, soit 1% d’allocation en infrastructures (750 milliards de dollars), une augmentation à 3% ou même 5% impliquerait une allocation de 2100, respectivement 3500 milliards. Ces capitaux sont énormes, mais ils ne permettraient d’accroître le PIB annuel mondial que de 0,2 à 0,4% et ne répondraient qu’à 10% des besoins d’investissements en infrastructures, selon la BEI.

En Europe, la situation est similaire. Une augmentation de l’allocation institutionnelle de 1 à 3% sur dix ans permettrait de générer 28 milliards d’euros par an, soit 0,2 à 0,4% de PIB. Les infrastructures ne constituent donc pas l’instrument qui permettrait de relancer une économie.

Les appels politiques aux caisses de pension ignorent aussi un point crucial. Les institutionnels doivent avant tout faire face à leurs engagements et assurer un rendement ajusté du risque qui s’inscrive dans cecadre. Leur objectif n’est pas politique. En outre, les infrastructures sont des placements à très long terme. Leur liquidité est inférieure au capital-investissement et aux hedge funds. La prudence est de mise.

* EIB Working Papers, «Private Infrastructure Finance and Investment in Europe», Georg Inderst, 2014.

Ce sont les entreprises privées qui assurent la majeure partie du financement des infrastructures

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