Yves Cuendet, secrétaire général d'André & Cie, revient sur les liens entre le groupe de négoce en sursis concordataire et la Banque Cantonale Vaudoise, ainsi que sur la validité d'une liquidation retentissante. Entretien.

Le Temps: Les difficultés de la compagnie André & Cie ont-elles joué un rôle dans celles de la Banque Cantonale Vaudoise (BCV)?

Yves Cuendet: Non, la BCV n'avait aucun engagement dans la compagnie. Elle a même trouvé un certain avantage à la situation, puisque environ quinze collaborateurs du groupe André & Cie, notamment spécialisés dans les crédits structurés, ont rejoint la banque. La BCV n'avait plus de relations commerciales avec André & Cie depuis quelques années déjà. Une affaire dans laquelle les deux groupes étaient engagés s'est mal déroulée et nous n'avons pas eu l'occasion de renouer le fil depuis ce moment. A la fin de l'année dernière, la banque nous a proposé de définir de nouvelles bases de collaboration, mais notre situation n'était pas bonne à ce moment déjà et nous ne sommes pas entrés en matière. Il n'était pas question de procéder à de nouveaux engagements bancaires.

– Où en est le groupe André & Cie dans sa procédure de sursis?

– Notre sursis a été prolongé jusqu'en mai 2002. Nous avons poursuivi la liquidation de la société avec la vente des sociétés asiatiques du groupe, la vente de certaines activités dans les matières premières comme le cacao ou le café par exemple, le spin-off d'autres affaires et la fermeture de bureaux en Afrique et en Europe. Nous sommes en ligne avec ce qui avait été prévu. Les perspectives de liquidation sont favorables, compte tenu des circonstances. Le dividende disponible pour les créanciers devrait être substantiellement plus élevé que prévu. Certains contentieux subsistent toutefois, dont l'épilogue n'interviendra éventuellement que devant les tribunaux ou des chambres d'arbitrage. Ce processus pourrait durer longtemps et repousser d'autant la liquidation finale.

– Pouvez-vous donner le niveau du dividende de liquidation qui sera versé?

– A cause des contentieux pendants, il reste difficile de procéder à une évaluation. En l'état, le dividende devrait couvrir plus des trois quarts du passif du groupe, que l'on peut évaluer entre 300 et 400 millions de francs. Il est impossible de dire aujourd'hui si les provisions sur les affaires contentieuses seront excessives ou insuffisantes. Dès lors, on ne peut pas faire de pronostics raisonnables sur le dividende final.

– Si vous parvenez à rembourser presque toutes vos dettes, la question va se poser de l'opportunité d'avoir engagé André & Cie dans une procédure qui mène à sa liquidation…

– Le conseil d'administration n'a pas eu le choix. La loi prévoit dans quelles circonstances il y a surendettement et obligation de l'annoncer au juge. Une fois le processus de sursis concordataire initié, il peut déboucher sur une liquidation, soit par abandon d'actifs, soit par versement d'un dividende qui a l'avantage de clore le dossier et d'éteindre les éventuelles poursuites en responsabilité. L'une ou l'autre alternative dépend, entre autres, du dividende disponible pour les créanciers. Le groupe pouvait probablement être sauvé sous une forme évidemment très différente. Le processus de liquidation impose que l'on évalue son bilan en valeur de liquidation plutôt que de continuation et détruit donc de la valeur pour les créanciers, les actionnaires, les employés et l'ensemble des partenaires d'André & Cie.

– Pensez-vous que les banques ont précipité votre perte?

– Nous pensions en début d'année que quelque chose pouvait être sauvé en redimensionnant notre activité, tout en protégeant les intérêts des différentes parties. J'en suis toujours convaincu aujourd'hui, et les chiffres semblent nous donner raison. Mais il aura suffi d'une «panne» d'activité de quelques semaines pour signifier la fin irréversible d'un groupe qui évolue dans un secteur où une telle latence signifie la disparition.

– Pourquoi les banques, et au premier rang desquelles UBS, ont-elles procédé de la sorte?

– Pendant des années, notre groupe a bénéficié d'une forte indépendance vis-à-vis des institutions financières. Quand les choses ont changé, ni les banques ni le groupe n'ont suffisamment adapté leur manière de fonctionner.

– Où en est la situation sociale d'André & Cie?

– Les choses se passent relativement bien. Sur les quelque 200 personnes qui ont été licenciées cette année par André & Cie, il y a environ un cinquième des collaborateurs qui n'ont pas retrouvé de travail. La situation économique s'est nettement détériorée entre le début et la fin de l'année. Une centaine de personnes avaient aussi été licenciées en 2000. Les départs se sont faits tout au long de l'année. A partir de janvier 2002, il ne restera qu'une équipe d'une quinzaine de personnes chargées de travailler jusqu'en juin avec le commissaire au sursis afin de réaliser le concordat.

– Vous avez été une des premières grandes sociétés suisses en 2001 à vous retrouver dans la tourmente. D'autres depuis ont suivi. Quel regard portez-vous sur ce séisme qui a ébranlé le capitalisme suisse?

– Il y avait eu des précédents, comme la BVCréd et la BCGE par exemple, mais surtout dans le domaine bancaire. Un élément me paraît récurrent. Régulièrement, les problèmes des sociétés sont occultés, quelles qu'en soient les raisons. Une des responsabilités d'une direction d'entreprise et de son conseil est d'analyser et de solutionner les problèmes. Les conditions environnantes changent et l'erreur n'est plus possible. La BCV vit ce même problème aujourd'hui avec des crédits douteux, héritage discutable de l'absorption de ses sœurs vaudoises, qui trouvent pour certains leur origine dans la fin des années 80. Tout ne doit pas pour autant être discuté sur la place publique.

Propos recueillis par Stéphane Benoit-Godet