L’invité

Le groupe Monsanto n’est plus libéral depuis longtemps

Le groupe américain Monsanto, qui vient d’échouer à racheter son concurrent bâlois Syngenta, se trouve à l’opposé même de l’esprit libéral

Les invités

Le groupe Monsanto n’est plus libéral depuis longtemps

A l’occasion de la marche mondiale du samedi 23 mai 2015 contre les activités de la firme américaine et ses concurrentes Syngenta et Bayer – pour ne citer que celles-ci –, nous avons tout lu et tout entendu sur le libéralisme et le libre marché. Une certaine droite politique du pays – plus néolibérale et ambassadrice du capitalisme prédateur dans le discours – que foncièrement libérale a tenté mais en vain de défendre le numéro un de la manipulation génétique des semences.

Sans devoir lire l’entier des œuvres d’Adam Smith ni de Montesquieu, tous deux apôtres du libéralisme, la réflexion est aisée et accessible à toutes et à tous.

Premièrement, le libéralisme entend que chacune et chacun par le biais de la recherche de son profit personnel tend à contribuer à un équilibre économique. C’est-à-dire, l’échange de biens devient fluide et crée de la valeur, lors de chaque changement de mains. Il ne se fait pas à sens unique. Il y a une réciprocité élémentaire dans le libéralisme. Le fait que Monsanto manipule les semences qui sont à la base même de la vie nous éloigne dangereusement de l’équilibre et du bien commun. A chaque manipulation, la firme du Missouri dépose un brevet et s’accapare du domaine du vivant donc du bien commun. De surcroît, elle interdit aux agriculteurs de réutiliser les semences. Elle confisque, ainsi, l’outil même de production de l’éleveur. L’innovation, la liberté d’entreprendre, la liberté de contracter et une gestion responsable qui sont des principes fondamentaux du libéralisme sont ainsi bafoués.

Quant à la responsabilité ­sociale développée plus en détail par le Français Montesquieu – auteur de De l’esprit des lois –, le fait que le quartier général pour l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient de Monsanto qui est établi à Morges, dans le canton de Vaud, ait été exonéré partiellement, voire totalement, de l’impôt sur le revenu durant une dizaine d’années n’a rien à voir avec la responsabilité sociale du libéralisme. L’esprit libéral se fait la promotion d’une éthique de marché. Un standard minimum de transparence et d’égalité des chances est fondamental pour la pérennité d’un système. L’esprit libéral permet et encourage l’élévation de l’individu. Par le biais du goût de l’effort, par la valorisation du travail, par le développement du génie, de l’éducation et de la recherche, cette élévation ne doit pas profiter qu’à l’individu lui-même mais également à son environnement économique et social. Il n’y a pas de réussite individuelle qui soit durable. On réussit dans et grâce à une collectivité. L’économie doit être circulaire, tout comme l’argent demeure un moyen et une énergie.

Dans cette constellation, Monsanto, qui vient d’échouer à racheter son concurrent bâlois Syngenta, se trouve à l’opposé même de l’esprit libéral. En privatisant le vivant, en faisant obstacle à la libre concurrence, en rachetant tous ses petits et moyens concurrents, en étant passé maître dans les activités de lobby jusqu’aux plus aux niveaux des Etats, l’entreprise du Missouri préfigure d’une nouvelle ère économique. Celle de l’économie «far west» dans laquelle le fort tue le faible et le grand avale le petit. Notons que Pierre Landolt, président de la Fondation Sandoz et actionnaire significatif du géant suisse agrochimique, a adopté cette nouvelle économie brutale et déshumanisée: «C’est comme l’histoire de la chèvre de Monsieur Seguin. Syngenta va résister toute la nuit, mais finira par se faire manger au petit matin.» Quel patriotisme Monsieur Landolt? Et quelle vision de l’avenir?

Aussi, pour la pérennité d’un état d’esprit libéral récompensant l’effort et la judicieuse évolution, il est temps que nos décideurs politiques se ressaisissent. Qu’ils ouvrent le débat. Qu’ils questionnent leurs électeurs et le citoyen – consommateur et contributeur? Quelles pratiques est-on encore d’accord de tolérer de la part des lobbyistes? Que souhaite-on retrouver dans notre assiette demain? Quelle biodiversité souhaite-t-on laisser aux générations suivantes? Qu’en est-il des fameux risques fantômes – ainsi nommés par Crédit Suisse Group – liés aux organismes génétiquement modifiés (OGM)?

Certes, la nature a vécu, en tout temps, des modifications et évolutions génétiques. Mais jamais avec un tel forcing et, plus grave, avec le mélange des espèces. Aux apprentis sorciers de ces firmes de l’accaparement du vivant pour le seul profit d’intérêts particuliers, la nature a déjà commencé à répondre. Au glyphosate de Monsanto, désherbant dit total mis sur le marché dans les années 1970, elle y a répondu en développant ses résistances.

Alors, à notre tour, pour préserver notre système libéral – bien entendu, avec certaines corrections à y apporter – d’encourager la résistance. Qu’on le veuille ou non, le libéralisme est le moins mauvais des systèmes économiques connus jusqu’alors et il permet de financer l’Etat social. Mais cela ne peut se faire durablement avec l’incarnation Monsanto!

* Directeur de Meylan Finance

Un standard minimum de transparence et d’égalité des chances est fondamental pour la pérennité d’un système

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