Technologie

La guerre autour de Tezos s’envenime

Les supporters de la start-up veulent déloger le président de la fondation zougoise qui contrôle les 232 millions levés cet été. Ce dernier a contre-attaqué en dévoilant un plan d’action, avant de le retirer rapidement des réseaux sociaux

Les offensives se multiplient autour de Tezos, le projet le plus emblématique des nouvelles technologies construites autour de la blockchain, bloqué depuis l’été à cause d’une querelle de personnes. Un groupe d’investisseurs a lancé une procédure pour destituer le président de la Fondation Tezos, qui contrôle depuis Zoug les 232 millions de dollars levés en juillet pour financer cette nouvelle technologie. Le président en question, Johann Gevers, a contre-attaqué lundi en dévoilant un ambitieux plan d’action et son intention de se retirer de Tezos, avant d’effacer prestement son document des réseaux sociaux. Jeudi, enfin, une nouvelle fondation a été créée, afin de remplacer celle de Zoug et de développer elle-même la technologie Tezos. Retour sur une «cryptosaga» qui tient en haleine la «cryptosphère».

La «communauté Tezos» est en colère. Ces centaines de développeurs informatiques, cryptologues, chercheurs et contributeurs à l’ICO – la levée de fonds en cryptomonnaies – de Tezos veulent déloger Johann Gevers de son poste. Pourquoi exactement? «Notamment en raison de sérieux doutes sur ses compétences, de son manque de communication, et parce qu’il n’a rien fait afin que le projet se concrétise depuis l’ICO en juillet 2017, alors que c’est précisément sa mission et que les moyens ne manquent pas. La Communauté Tezos a ainsi perdu toute confiance en Gevers», résume l’avocat genevois Jean-Philippe Klein, qui a été mandaté fin 2017 par une vingtaine de membres de la communauté.

«Hégémonie paralysante»

«C’est pourquoi nous avons demandé à l’Autorité fédérale de surveillance des fondations de le démettre de ses fonctions. On pourrait également concevoir d’élargir le nombre de membres du conseil de fondation, de 3 à 7 par exemple, ce qui mettrait un terme à ce qui peut être qualifié d’hégémonie paralysante de Johann Gevers. L’inaction du conseil de la fondation est d’autant plus préjudiciable que le domaine de la blockchain évolue très rapidement», détaille encore l’avocat de l’étude Barokas.

Contactée par Le Temps, l’Autorité des fondations confirme qu’elle peut prendre des mesures, comme nommer un commissaire, si les statuts d’une fondation ou les lois ne sont pas respectés. Aucun commentaire sur le dossier lui-même.

Tezos, c’est l’histoire d’un projet de blockchain considéré comme très prometteur et conçu par un couple franco-américain, Arthur et Kathleen Breitman. Leur technologie devrait permettre d’automatiser des transactions complexes grâce à des contrats dits intelligents. En juillet 2017, un Initial Coin Offering (ICO) a levé l’équivalent de 232 millions de dollars en cryptomonnaies, dans ce qui était alors l’une des plus grandes opérations de ce genre au monde. La somme visée était de 30 millions dans le plus optimiste des scénarios.

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Basée à Zoug, la fondation Tezos devait utiliser ces fonds pour créer une filiale, une entreprise suisse qui devait s’occuper de l’opérationnel, puis une société française. Cette dernière devait embaucher des spécialistes de l’informatique, qui auraient créé cette nouvelle blockchain conçue par le couple Breitman. Mais les choses ne se sont pas passées comme prévu.

Il ne s’est même pas passé grand-chose, apparemment. Aucune entreprise n’a été créée, sur fond de conflit ouvert entre les Breitman et Johann Gevers, une personnalité très connue dans les cercles des cryptomonnaies du canton de Zoug, dont il a formulé l’appellation «cryptovalley». Les premiers reprochent au second son inactivité et d’avoir menti sur le bonus qu’il souhaitait obtenir. Le Temps a pu consulter le projet de contrat rédigé par Johann Gevers en septembre dernier.

Bonus de 300 000 francs ou 3 millions

En tant que président de la fondation Tezos, il demande un salaire annuel de base de 200 000 francs, assorti d’une prime à la signature de 750 000 «Tezies», les jetons émis lors de l’ICO. Le contrat précise que ce jeton vaut 0,4 franc. Mais dans une autre conversation avec un cocontractant potentiel souhaitant être payé en jetons, Johann Gevers estimait qu’un tezos valait deux francs. Ce qui correspondrait à un bonus de 1,5 à 3 millions de francs, et pas 300 000 francs comme proposé dans son contrat de travail. Passé de 1,76 dollar début octobre à 10,56 dollars le 18 décembre, un Tezos vaut aux alentours de 3 dollars à l’écriture de ces lignes, selon le site coinmarketcap.com. Le contrat n’a pas été accepté par les autres membres du conseil de la fondation.

Fondation créée par la «communauté Tezos»

Dans une pétition signée par 1700 membres issus de 95 pays début décembre, la communauté exige des clarifications sur ce point et le départ immédiat de Gevers. Il ne faudrait pas que la cryptovalley se transforme en «kleptovalley», ironise un membre de la communauté sur Twitter. En octobre, les deux camps se sont croisés sans se parler lors d’une importante conférence organisée à Saint-Moritz, selon le Wall Street Journal.

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La communauté Tezos a lancé une deuxième pique ce jeudi, en annonçant la création d’une autre fondation, appelée T2. Objectif: assister la Fondation Tezos et, si celle-ci devait réellement s’avérer incapable de lancer le réseau dans les temps, de le faire à sa place. Le comité de 7 membres de la nouvelle fondation contient des personnalités soutenues par la communauté.

Dans l’autre camp, les choses se sont aussi accélérées ces dernières semaines. Le 19 janvier, Johann Gevers annonçait sur Twitter que la fondation qu’il préside était à nouveau apte à agir, après des mois «d’interférence, d’obstruction et d’attaques».

«De nouveau apte à agir»

Contacté par Le Temps, il n’a pas répondu à nos questions, qui portaient notamment sur l’origine de ces obstructions et interférences. Mercredi, un premier pas concret était franchi, avec la nomination d’un nouveau membre du conseil de la fondation zougoise, pour compenser la démission d’un précédent administrateur.

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Plus tôt dans la semaine, Johann Gevers avait dévoilé son plan d’action pour la fondation Tezos. Dans un document rapidement retiré de Twitter mais que Le Temps a pu consulter, l’entrepreneur d’origine sud-africaine explique que la fondation zougoise a retrouvé l’accès à des services bancaires, dont elle avait été privée en octobre lorsque la controverse autour de Tezos est devenue très publique. Elle pourrait donc rapidement créer les entreprises prévues.

Johann Gevers réitérait également son engagement à se retirer dès que la fondation serait en état de marche et serait dotée d’un comité approuvé par la communauté Tezos. Il a été chaleureusement encouragé à tenir cet engagement (et les autres) par des membres de la communauté, très actifs sur les réseaux sociaux.

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