Au cours de l'interminable feuilleton bancaire entre la BNP, la Société Générale et Paribas, un trouble-fête espagnol n'est pas passé inaperçu. Entre le 12 et le 21 mai en effet, le BSCH, la plus grande banque ibérique, a acquis plus d'un million de titres de la Générale et a porté sa participation à 2,1%. Depuis juin, sa part est même montée jusqu'à 4,9%. Un volume confidentiel qui n'aurait pas fait jaser si, dans les coulisses du monde de la banque, on n'était pas convaincu que le «superbanco» espagnol, comme on l'appelle outre-Pyrénées, n'avait pas en fait eu l'intention de porter sa participation bien plus haut, au-delà de 15%.

Fin mai, d'ailleurs, cette perspective avait provoqué la colère du ministre des Finances Dominique Strauss-Kahn qui avait affirmé qu'il ne laisserait pas faire une telle opération. Dans la foulée, le BSCH avait adopté profil bas, en précisant que son entrée dans le capital de la Générale répondait davantage à une «démarche financière que stratégique». N'empêche, dans l'entourage de la banque espagnole, on fait aujourd'hui savoir que cela ne signifie «en aucun cas un abandon des ambitions légitimes d'une grande banque en expansion».

De fait, depuis l'annonce, le 15 janvier, de la fusion entre le Banco Santander (BS) et le Banco Central Hispano (BCH), les dirigeants de la nouvelle entité n'ont pas ménagé leurs efforts pour accoucher d'une banque ambitieuse, appelée à jouer dans la cour des grands. Sur le papier, le BSCH s'est déjà immiscé dans le peloton de tête de ses concurrents européens: il occupe (en juillet) la troisième place en capitalisation boursière, la quatrième en fonds propres.

En outre, la fusion a bouclé son premier semestre avec un résultat de 1,25 milliard de francs suisses, soit une augmentation de 15% sur ceux obtenus respectivement par le «Santander» et le «Central Hispano» au cours de l'exercice précédent. A partir du prochain siècle, l'objectif d'Emilio Botín et de José María Amusategui, les codirecteurs, est d'augmenter chaque année les bénéfices de 25%, chiffre que les experts financiers espagnols estiment raisonnable.

De fait, à l'échelle nationale, le BSCH est un géant largement au-dessus de la mêlée. Avec ses 400 milliards de francs d'actifs et son million d'actionnaires qui se partagent 1,8 milliard de titres, il double par sa taille le BBV (Banco de Biscaya Vasco), première banque espagnole il y a encore six mois. Son autre défi: rendre compatible la fusion de deux banques à l'histoire et au fonctionnement très distincts. Là encore, on n'a pas chômé: fusion de leurs sociétés en Bourse, restructuration de 50% de leurs services centraux, fermeture de filiales, réduction des effectifs… «Tout est peu en comparaison de ce que nous voulons faire», affirmait il y a peu Emilio Botín, l'ancien président du «Santander».

Fortes résistances

L'homme a déjà beaucoup sacrifié pour que la fusion devienne réalité. A commencer par le débauchage de sa propre fille, Ana Patricia Botín, promise aux plus belles destinées et qui a dû renoncer à entrer au sein du conseil d'administration du «superbanco», à l'issue d'une lutte de pouvoir acharnée. Emilio Botín ne cesse de le répéter: le BSCH a été lancé pour voir grand.

Pour autant, l'appétit expansionniste du nouveau géant ne va pas, évidemment, sans rencontrer de fortes résistances. Outre ses difficultés avec l'exécutif français à propos de la Société Générale, le BSCH bute aussi sur d'autres fronts. L'alliance qu'il a conclue en juin dernier avec le groupe portugais Champalimaud – en vertu de laquelle la banque s'arroge 40% de la holding du groupe, tout en cédant 1,6% de son capital – n'a pas été du goût du gouvernement portugais. Lisbonne estime que cette opération, qui permet au BSCH de prendre le contrôle de trois banques portugaises et 20% du marché financier national, menace «la souveraineté économique» du pays. Bruxelles a déjà arbitré en faveur de l'alliance, mais l'affaire risque de s'éterniser.

Même en Amérique latine, une quasi-chasse gardée du «superbanco», sa prépotence suscite des crispations. C'est ainsi qu'au Chili, le groupe Luksic, avec qui la banque est pourtant partenaire financier dans une même holding, a tenté une OPA sur le Banco de Santiago, contrôlé par le BSCH. La volte-face du groupe chilien s'est soldée par un échec et la banque espagnole contrôle désormais 30% du marché national, une proportion jugée excessive, alors qu'en parallèle, l'affaire Pinochet continue d'envenimer les relations bilatérales. Du côté du BSCH, on relativise ces résistances: «Elles sont inhérentes à l'ascension d'un nouveau poids lourd de la banque.»