Le Temps: 2011 sera-t-elle une nouvelle année de «guerre des monnaies»?

François Gilliéron: Un pays en bonne santé se doit d’avoir une monnaie forte. Dans cette optique, le jeu américain qui tend toujours à laisser glisser sa monnaie est malsain.

Michel Girardin: Mais dans certains cas, il n’y a pas d’autre mécanisme que celui de la dévaluation pour garder son économie à flot et donner un peu d’oxygène à ses exportations et à sa croissance économique. A partir du moment où il n’y a pas de risque majeur d’importer de l’inflation, les Etats sont même incités à laisser filer leur monnaie.

Michel Juvet: J’irais même plus loin: la fluctuation des devises est le meilleur outil pour rétablir les déséquilibres. Le problème aujourd’hui vient des pays émergents qui bloquent leurs monnaies alors qu’elles devraient être réévaluées.

Michel Girardin: Les interventions sur le marché des devises ne sont suivies d’effets que si les politiques monétaires – en matière de taux d’intérêt notamment – vont de concert. Aujourd’hui, la logique voudrait qu’une économie forte comme celle des Etats-Unis bénéficie d’une monnaie forte et que la Fed monte ses taux alors que la Chine baisse les siens. Pourtant, c’est exactement le contraire qui se produit. Je ne vois donc pas de solution miracle de la part du G20.

Andreas Hoefert: Du point de vue de la Chine, sa monnaie réelle se réévalue automatiquement par le biais de l’inflation. Son argument étant que l’inflation peut stimuler son économie tandis qu’une réévaluation classique de sa monnaie serait contre-productive.

Michel Juvet: Car la Chine sait très bien que si elle réévalue le yuan elle fera des pertes sur ses actifs en dollars.

– La force du franc vous inquiète-t-elle?

– M.Gi.: Son niveau actuel est plus élevé qu’à son pic de 1978. La Banque nationale suisse [BNS] en était alors venue à mettre des taux négatifs pour contrer la tendance.

– F.G.: Comme à l’époque, il faut agir, et vite.

– M.Ju.: Je ne crois pas. L’Europe mettrait une énorme pression si l’on taxait le dépôt des Européens. L’expérience de 1978 doit nous empêcher d’aller dans cette direction: non seulement on a fait de la taxation mais en plus, on a fait tourner la planche à billets. Un an plus tard, la BNS ne savait plus contrôler l’inflation. Aujourd’hui il faut plutôt sortir la BNS de son isolement. Et trouver les moyens pour que les autres pays l’aident dans sa lutte.

– F.G.: Ce qui m’inquiète c’est de savoir où l’on va s’arrêter. On peut imaginer un franc suisse à 1,20 euro. On doit à tout prix prendre des mesures défensives pour notre monnaie.

– A.H.: Son niveau actuel n’est pas si dramatique. On oublie trop souvent que la Suisse a énormément profité de l’euro. Imaginez un instant où pourraient être la drachme et la peseta à l’heure actuelle, vis-à-vis du franc suisse? Par rapport au cours «actuel» franc français ou à la lire italienne – déduit implicitement du niveau de l’euro – le franc suisse reste sous-évalué. Il sera probablement très proche de la parité vis-à-vis de l’euro – si celui-ci existe toujours – d’ici à une dizaine d’années. La question est de savoir si cette appréciation se fera par à-coup ou dans la tendance. Dans le premier cas, la barre des 1,20 euro risque de faire mal à notre économie. Mais nous n’y sommes pas encore.

Par ailleurs, le discours selon lequel une monnaie faible est préférable pour les exportations est complètement faux. Les grands exportateurs mondiaux qui ont encore une base industrielle forte et qui exportent des machines de qualités – Japon, Suisse ou Allemagne – ont toujours eu des monnaies fortes.

– M.Ju.: Tout à fait d’accord. Simplement, si le secteur des exportations est touché, d’autres secteurs devraient profiter d’une monnaie forte. Or, je n’ai pas vu les prix baisser en Suisse. Cela veut dire que l’on n’a pas assez de libéralisation des prix. Et que, d’autre part, on a encore des cartels.

– A.H.: Il est tout à fait paradoxal qu’avec une telle fluctuation sur l’euro on ne voit aucune différence sur le prix des biens qui sont importés en Suisse.