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La guerre des monnaies est déclarée et généralisée

Depuis quelques mois, la guerre des monnaies – au sens de gagner de la compétitivité en faisant baisser sa monnaie – est devenue plus intense que jamais

Analyse

La guerre des monnaies est déclarée et généralisée

Parler de guerre des monnaies en 2014 faisait un peu hausser les épaules des économistes. Cette rhétorique martiale apparue il y a cinq ans – l’expression est née dans la bouche du ministre brésilien des Finances Guido Mantega – laissait beaucoup d’observateurs sceptiques.

Dans un entretien au Temps en septembre de l’année dernière, le professeur français Christian de Boissieu se voulait didactique et mettait en avant deux éléments. «On vit clairement, expliquait-il, dans un désordre monétaire, un non-système international. On vit dans un contexte où la coordination des politiques macro est faible et inefficace.» Et sur la question précise de la guerre des monnaies, le professeur Christian de Boissieu soulignait deux éléments: «Il y a une guerre pour le pouvoir et l’influence, où le dollar, même s’il est contesté, reste toujours le maître.» Et il y a une autre forme de guerre monétaire, expliquait-il, celle où les pays les plus avancés (Etats-Unis, Europe, Japon) qui affichent une inflation trop basse, voire des risques déflationnistes, tentent d’améliorer la situation. En sachant que s’ils laissent filer leur monnaie vers le bas, ils gagnent de la compétitivité.

Pour eux, apporter un peu d’inflation, dont les pays avancés ont besoin, et jouer le jeu de la sous-évaluation de sa devise est à leur avantage.

Dans le genre, l’entrée de l’euro dans cette compétition mondiale a été spectaculaire. La zone euro et Mario Draghi ont réussi un très gros coup en 2014 en ramenant le cours de la monnaie unique face au dollar de 1,39 au printemps 2014 à 1,05 aujourd’hui. Soit une chute de 24% en un an! Faire baisser sa devise aujourd’hui, c’est donc doper sa compétitivité et importer un peu d’inflation demain.

Face à la morosité de la croissance, le taux de change est l’un des leviers à disposition pour soutenir la conjoncture d’un pays. Avec par exemple au sein de la zone euro deux gros gagnants: l’industrie et les secteurs exportateurs. L’affrontement est si tendu qu’en l’état, les Etats-Unis ne peuvent plus remonter les taux tant que l’Europe poursuivra l’impression de billets et injectera des milliards dans l’économie.

Depuis quelques mois, la guerre des monnaies – au sens de gagner de la compétitivité en faisant baisser la valeur de sa monnaie – a redoublé d’intensité. Avec quelques victimes de marque. En Europe, beaucoup voient dans la décision de la Banque nationale suisse (BNS) d’abandonner avec pertes et fracas le taux plancher une première victime majeure. A mi-janvier, Christopher Dembik, économiste chez Saxo Bank, disait: «La banque centrale suisse était la première à s’être lancée dans la guerre des monnaies, elle est la première à capituler.» Quelle sera la riposte de la BNS après ce revers? Réponse peut-être ce jeudi lors de son examen de la situation monétaire.

Vu des Etats-Unis, le Washington Post a écrit la semaine dernière que, «dans la guerre des monnaies en cours, ce sont les Etats-Unis qui perdent.»

Ewald Nowotny, membre autrichien du Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne, lui, a beau rejeter l’idée de guerre des monnaies et dire «la BCE, en tant que banque centrale, n’a pas de politique de taux de change», personne ne croit à ce message angélique.

Tout le monde ou presque est entré dans la bataille. Nombre de banques centrales ont assoupli leur politique monétaire pour doper leur compétitivité. Par exemple le Danemark, qui a arrimé la couronne danoise au mark allemand puis à l’euro, est intervenu massivement pour que sa monnaie ne progresse pas trop par rapport à l’euro. Idem en Norvège. Dernière en date à entrer dans la guerre mondiale des monnaies, la banque centrale de Corée du Sud, qui a décidé jeudi dernier de baisser ses taux à leur plus bas historique (–0,25 point à 1,75), dans le but de combattre les risques de déflation et de contrer le ralentissement économique. La Corée du Sud comme la Thaïlande ou Taïwan, pays asiatiques exportateurs, souffrent de la baisse du yen – une action décidée par Tokyo pour recréer de la compétitivité – qui profite aux concurrents japonais.

Brésil, Afrique du Sud, Mexique, Indonésie, Turquie: tous ces pays émergents ont vu leur devise chuter brutalement face au dollar. Avec une accélération ces dernières semaines. Même si ces pays émergents présentent un caractère disparate entre eux, tous souffrent d’une reprise économique mondiale plus faible que prévu et du ralentissement de l’économie chinoise. Tous ces gros producteurs de matières premières encaissent la fin du «super-cycle» haussier sur les prix des «commodities». Résultat: beaucoup de ces pays qui ont de forts déficits de comptes courants et qui empruntent beaucoup en dollars éprouvent de grandes difficultés. D’où la décision de plusieurs banques centrales, dont celle du Brésil de relever ses taux pour freiner la chute du real.

Apparemment, un pays aujourd’hui semble ne pas jouer la guerre des monnaies: la Chine. Si, par le passé, Pékin était accusé d’affaiblir sa monnaie pour exporter au meilleur coût, aujourd’hui le pays est plus discret dans cet affrontement. Le taux de change du yuan augmente un peu par rapport à l’euro, mais baisse mécaniquement par rapport au dollar – une première. Pour continuer sur cette lancée et faire baisser sa monnaie sans être critiquée par les Etats-Unis, la Chine accroît ses emplettes en zone euro. Un jeu tout en finesse car il y a également à Pékin la volonté de présenter une monnaie plus stable et plus sûre, d’en faire une vraie monnaie de réserve internationale et d’imposer la place financière chinoise et son marché des capitaux sur la scène mondiale.

Mais gageons que face à l’activisme de ses concurrents, la Chine ne restera pas passive. Car la guerre des monnaies est le nerf de la guerre commerciale.

Face à l’activisme de ses concurrents, la Chinene restera pas passive

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