Taux de change

La «guerre des monnaies» reprend de plus belle

La dépréciation du billet vert, de près de 20% en une année face à l’euro, est une aubaine pour les exportateurs américains. La Banque centrale européenne ne cache plus une certaine irritation. En revanche, la pression sur le yuan chinois, accusé longtemps d’être sous-évalué, est moindre

Peut-on parler d’une nouvelle «guerre des monnaies» qui ne dit pas son nom? Les économistes hésitent. D’autant plus que la correction boursière de la semaine passée a brouillé les cartes et a accentué les incertitudes. Dans ce contexte, le billet vert avait pris quelques couleurs, mais il évolue cette semaine vers le bas. Mardi, l’euro s’échangeait à 1,23 dollar. Il était à 1,05 dollar il y a une année.

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C’est le secrétaire américain au Trésor Steven Mnuchin qui a mis le feu aux poudres le 24 janvier dernier. Il a lancé les hostilités lors du Forum économique mondial à Davos, en affirmant que les Etats-Unis souhaitaient un dollar faible pour favoriser les exportations américaines. Le lendemain, comme pour ajouter de l’huile sur le feu, le secrétaire au Commerce Wilbur Ross renchérissait: «Cela fait un petit moment que la guerre est en place; la seule différence, c’est à présent que les Etats-Unis montent au front.» Les marchés n’étaient restés sans réaction à cette déclaration; le dollar avait aussi évolué vers le bas.

Trump contre l’Allemagne et la Chine

Juste avant son arrivée à Davos, le président américain Donald Trump a relativisé les déclarations de son secrétaire d’Etat au Trésor. Pourtant, il y a une année, il avait vigoureusement dénoncé la force du billet vert et avait pris à partie l’Allemagne qui «exploite un euro sous-évalué» et la Chine, «qui maintient un yuan trop faible».

Les propos du président américain à Davos n’ont pas rassuré les responsables de la zone euro qui ne cachent pas une certaine nervosité depuis plusieurs mois face au renchérissement de la monnaie unique. D’où la réplique de Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne (BCE), toujours à Davos. Il a fustigé «l’usage des mots» en matière monétaire, avant de rappeler l’engagement des Etats à «ne pas cibler les taux de change» pris en octobre dernier au Fonds monétaire international.

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Allant dans le même sens, Benoît Coeuré, membre du directoire de la BCE, a demandé que les grandes puissances ne jouent pas des taux de change à des fins concurrentielles et les discussions sur les changes devraient se limiter aux instances et événements officiels. «Nous observons beaucoup de volatilité créée récemment pas diverses déclarations et ça ne sert à rien de mon point de vue. Le monde peut très bien se passer d’une guerre de monnaies.»

La Suisse a aussi manipulé le franc

Cet échange de politesse entre responsables américains et européens montre que tous les Etats souhaitent une monnaie faible pour pouvoir exporter davantage et générer de la croissance. En effet, la manipulation du marché des changes par des institutions étatiques n’a absolument rien d’exceptionnel, surtout en période de faible inflation et de croissance modérée à faible. Ce qui est plus surprenant, c’est d’en parler sur la place publique. Dans certains cas, cela donne lieu à des tensions, comme entre les Etats-Unis et la Chine à la fin de la décennie précédente par exemple. Les interventions de la BNS sur le marché des changes depuis 2011 peuvent aussi être considérées comme des manipulations.

Les Etats-Unis et la Chine justement. Le président américain s’est fait élire, notamment en traitant systématiquement Pékin de «manipulatrice» de sa monnaie et en promettant des sanctions. «Le yuan s’apprécie depuis début 2017 par rapport au dollar, rappelle Christopher Dembik, chef économiste à la Saxo Bank à Paris. Dès lors, il ne pose pas de problème.» Il exclut également une guerre des monnaies organisée par les Etats. Selon lui, les banques centrales détiennent un pouvoir limité pour influencer les taux de change à long terme. On peut toutefois comprendre qu’elles s’inquiètent en cas d’appréciation ou dépréciation forte et rapide.

Yuan, monnaie de réserve internationale

Pour sa part, Jean-Marc Guillot, responsable de la salle des marchés à la banque Edmond de Rothschild à Genève, fait d’emblée remarquer que la correction boursière de la semaine passée n’a pas été sans conséquence pour les marchés des changes. «Le dollar s’est apprécié non seulement face à l’euro, mais aussi face à la livre sterling et au franc suisse», dit-il. Mais il ne considère pas qu'il s'agit là de «guerre des monnaies».

«Il est difficile pour les Etats de contrôler les taux de change surtout lorsque les marchés sont aussi larges comme ceux du dollar et de l’euro, explique-t-il. Quant aux banques centrales, elles sont là pour freiner ou augmenter la liquidité en agissant sur les taux directeurs.» Selon lui, le dollar ou l’euro ne sont pas des monnaies qui peuvent être pilotées par les décisions des gouvernements, contrairement au yuan qui est contrôlé par l’Etat chinois.

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En Suisse, le franc s’est déprécié au cours de l’année écoulée, avec presque 10% d’écart sur l’euro. «Si l’on ne regarde la compétitivité que sous l’angle du cours de change, la Suisse se trouve en meilleure position sur les exportations, notamment dans la zone euro», fait remarquer Jean-Marc Guillot.

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