Le Temps: La baisse de l’euro n’est-elle pas une bonne nouvelle pour les exportations européennes?

Charles Wyplosz: Oui. Il ne faut pas que la BCE fasse la bêtise de serrer les taux d’intérêt au nom de la maîtrise de l’inflation. La difficulté est que la BCE cultive l’ambiguïté; j’imagine qu’ils ne savent pas ce qu’il faut faire.

– Baisse de l’euro, du dollar et appréciation d’autres devises; la guerre des monnaies fait rage…

Cette expression est malsaine. Elle émet une idée de lutte des uns contre les autres. La vérité est qu’il y a des pays qui se portent bien et d’autres mal. Il est normal que dans les premiers, les monnaies s’apprécient. Le franc est fort parce que l’économie suisse se porte bien. Faut-il s’en plaindre?

– Le taux fixe chinois constitue tout de même un problème, non? Tout comme la politique monétaire expansionniste aux Etats-Unis?

– C’est le droit le plus strict de la Chine de choisir la politique qu’elle souhaite. Il se peut que le choix soit mauvais. Dans ce cas, elle le paiera avec l’inflation, ce qui est déjà le cas maintenant. Les Etats-Unis ne manipulent pas non plus leur monnaie. Bien sûr, ils créent de la monnaie, ce qui pousse le dollar vers le bas. La théorie économique ne dit rien d’autre. Il est tout à fait normal que des pays comme le Brésil ou l’Afrique du Sud, parce qu’ils vont bien et par solidarité, aident les pays qui vont mal. Au moment où l’économie sud-africaine ira mal, sa monnaie baissera et elle pourra exporter davantage pour se redresser. On ne peut pas se calfeutrer chez soi lorsque le voisin est malade.

– Mais que dites-vous des entreprises suisses qui craignent que la baisse des exportations à cause du franc fort ne les pousse à licencier du personnel?

– Remarquez que les exportateurs suisses hurlent, mais les consommateurs, qui profitent de la baisse de l’euro, ne disent rien.

– Mais les consommateurs sont aussi les salariés qui pourraient être licenciés…

– Il y a malheur et malheur. Disons qu’avec un taux de chômage de 3%, la Suisse n’est pas dans une situation critique. Autour de nous, il oscille entre 10 et 20%.

– Vous avez une confiance totale dans le marché…

– Non. Le plus souvent, il se trompe. C’est la première fois depuis que j’observe le marché des changes, depuis trente ans, qu’il va dans la bonne direction.

– La Banque nationale suisse (BNS) n’aurait donc pas dû contenir la force du franc en achetant massivement des euros?

– La BNS devait montrer de la sollicitude vis-à-vis des exportateurs suisses. Elle est intervenue. Dès qu’elle a réalisé que cela ne marchait pas, elle a arrêté.

– Une sollicitude qui coûte cher…

– Si c’est important, il faut mettre le prix.

– Le mot de la fin…

Je suis inquiet pour l’indépendance des banques centrales. Les politiques veulent de plus en plus influencer leur politique. L’achat de la dette publique par la Réserve fédérale américaine et par la BCE a été demandé par les politiques. La situation en Suisse est aussi inquiétante. Les attaques personnelles de Christoph Blocher contre le président de la BNS sont graves. Les banques centrales ont mis plus de vingt ans pour acquérir cette indépendance, qui a permis de maintenir une inflation faible. Aux Etats-Unis, il n’est pas exclu que Sarah Palin devienne la prochaine présidente. Si tel est le cas, elle arrivera avec des représentants du Tea Party à la Maison-Blanche. Certains d’entre eux veulent la disparition de la Fed.