Un paysage de carte postale. Ce 30 janvier 2004, une pellicule de neige crissante sertit le château de Genthod, le ciel est d'azur vif. C'est sous le toit de Franck Muller Watchland que résonne le tonnerre. Depuis que le divorce entre les deux fondateurs de la marque genevoise de montres de luxe est devenu public, les accusations entre Franck Muller lui-même et son associé Vartan Sirmakes sifflent comme autant d'obus. Dans ce climat guerrier vient de tomber une nouvelle qui intrigue le landerneau horloger: Jean-Claude Biver, membre de la direction de Swatch Group, a été mis en congé sabbatique pour «venir soutenir son collègue et ami, monsieur Franck Muller, afin de préserver non seulement les emplois à Genève, mais l'horlogerie suisse en général».

Aussitôt, les rumeurs bourdonnent. Le géant Swatch, mis en examen par la Commission de la concurrence pour abus de position dominante dans la livraison d'ébauches, téléguiderait-il le bouillant Biver pour mettre la main sur le groupe Franck Muller affaibli par la querelle?

Le jour où Le Temps visite les ateliers de Genthod, l'inquiétude des employés est palpable. Leur fierté révoltée aussi. «On va rester fidèles à nous-mêmes», dit Giuseppe Gagliardo. Ce technicien venu de l'aérospatiale défend «la rigueur du produit» et lance un appel à ses patrons: «Ils ne doivent pas nous décevoir à la fin!» Un designer croit à la pérennité des modèles développés par la marque: «Ils sont devenus des classiques.»

De fait, les lignes incurvées, la taille dodue et la touche de folie des montres Franck Muller ont séduit un public lassé de voir tant de marques se reposer sur «la Tradition». S'y ajoute un marketing extrêmement réactif. Le revendeur de Tokyo constate que les cadrans pastel plaisent aux Japonais? Six semaines suffisent pour leur proposer des modèles correspondant à ce goût. «La clé du succès est une collaboration de chaque instant avec les agents. Nous n'avons jamais dépensé un franc en études de marché», assure le directeur opérationnel Didier Decker.

Est-ce suffisant pour assurer l'avenir d'un groupe employant plus de 400 personnes entre Genève et Jura? Franck Muller Watchland a grandi très vite et ne maîtrise pas encore toutes les étapes du processus industriel horloger. Si le façonnage de boîtiers et le sertissage n'ont plus de secrets pour lui, s'il produit chaque année quelques mouvements «tourbillon» de haut vol destinés à des collectionneurs fortunés, il reste à la merci de fournisseurs tiers (surtout Eta, donc Swatch Group) pour ses mouvements. Une prise de participation dans la société genevoise Geco (pressions, couronnes) et le rachat de Pignons Juracie ont réduit cette dépendance sans la supprimer.

Pâques 2004. Les tentatives de rapprochement entre Franck Muller et Vartan Sirmakes ayant échoué, le premier fait donner la grosse artillerie à travers son nouvel avocat et tente de faire interdire le salon horloger où devraient être présentées les nouveautés de la marque. Un tribunal genevois de première instance le déboute. Autre défaite pour Franck Muller, Jean-Claude Biver a jeté l'éponge, visiblement lassé du comportement erratique de son «protégé».

Cela étant, l'ambiance n'est pas vraiment à la fête sur les pelouses de Watchland où se déroule le salon annuel, le 21 avril. Les autorités genevoises boudent la manifestation, et le groupe craint toujours la menace Swatch Group.

Reproduire ici les propos que tiennent alors en privé Nicolas Hayek et Vartan Sirmakes l'un sur l'autre serait le plus sûr moyen de cumuler les plaintes pour calomnie. Mais comment ne pas relever, au-delà des intérêts et les ego qui les opposent, quelques similitudes entre ces hommes? Tous deux «outsiders» par rapport au milieu horloger, ils en veulent, ne craignent surtout pas de bousculer les habitudes qu'ils jugent désuètes. Loin de les déstabiliser, l'adversité les stimule.

Vartan Sirmakes: «On peut déboulonner Gorbatchev parce qu'il a appris la révolution à l'école, mais pas Fidel Castro, parce que la révolution, c'est lui qui l'a faite! […] Il suffit d'être indispensable. Dans le groupe, c'est moi qui ai acheté les machines. Il n'y a que le travail qui compte.»

8 septembre 2004. L'automne est calme – en apparence. Dans les coulisses, les négociations entre les ex-associés sont entrées dans une nouvelle phase. Franck Muller a compris qu'il n'obtiendrait pas grand-chose par la voie judiciaire, qui n'est pas sans risque pour lui. Comme le relève une syndicaliste, «il était largement au courant de toutes les irrégularités qu'il a dénoncées».

De son côté, Vartan Sirmakes a organisé un séminaire sur les alternatives à Eta pour la fourniture des pièces constituant le «cœur» du mouvement mécanique. Quand nous le rencontrons à Genthod, il nous montre fièrement un nouveau calibre chrono de 11,5 lignes «entièrement fait maison!». Des boutiques ont été ouvertes à Beyrouth et Shanghai, les effectifs ont augmenté de 15 personnes. Le groupe restant très avare de chiffres (380 millions de chiffre d'affaires communiqué pour 2003), on peut juste déduire de ces indices que la marche des affaires n'a que marginalement souffert du conflit, notamment grâce à un marché très porteur pour l'ensemble de l'horlogerie de luxe. La menace d'une mainmise de Swatch Group s'estompe. «Nous allons créer d'autres filiales dans le Jura, il commence à y avoir du choix», affirme le patron.

20 octobre. «MM. Franck Muller et Vartan Sirmakes ont le plaisir d'annoncer qu'ils ont conclu un accord mettant un terme définitif au litige qui les a opposés ces derniers mois.» Personne n'est dupe des politesses émaillant le communiqué officiel mettant fin à un an et demi de guerre. L'armistice a été signé au nom des intérêts supérieurs du groupe, et les deux compères que l'on revoit brièvement ensemble pour un sourire crispé offert aux photographes ne reprendront pas la collaboration d'antan. Franck Muller ne sera plus que «consultant», tandis que Vartan Sirmakes est confirmé dans sa fonction dirigeante, secondé par les «lieutenants» avec lesquels il a traversé la tempête: Didier Decker et Miguel Payrò, directeur financier.

Ce dernier avait préparé l'entrée en Bourse d'Unilabs et a été engagé par Franck Muller Watchland pour une opération similaire. C'est désormais l'objectif déclaré du groupe, d'ici à trois ans. Préalablement, deux points devront être éclaircis. Il reste d'abord à éteindre toutes les procédures judiciaires suscitées par le conflit, certaines pouvant être poursuivies d'office.

Ensuite, la stratégie industrielle du groupe devra être précisée. Va-t-il reprendre et accentuer sa politique multimarques? Franck Muller y était farouchement opposé, ce qui fut une cause importante du divorce entre les deux associés. Sur ce point, les démêlés de l'année écoulée l'ont plutôt servi: trop occupé à sortir de l'ornière, Watchland n'a pu accorder toute l'énergie qu'il aurait souhaité au soutien d'autres marques, comme European Company Watch. Ceci pourrait compliquer une mise en Bourse. «Notre attention a été attirée sur le fait qu'une société monomarque fixait un plafond plus rapide à la croissance, ce qui la rendrait moins intéressante pour les investisseurs», déclarait Miguel Payrò en janvier. Maintenant que la paix est rétablie, l'attention se portera sur le développement du groupe en 2005.

Prochain article: Volkswagen, le consensus social allemand à l'épreuve.