Commerce

Guerre technologique: la Chine a plus à perdre que les Etats-Unis

La crise s’envenime entre Pékin et Washington, chacun se dirigeant vers une fermeture de son marché aux technologies de son rival. Apple et Huawei pourraient ne pas être les seuls à en souffrir

D’un côté, Apple, Google, Facebook, Amazon et Tesla. De l’autre, Huawei, Xiaomi, Alibaba et Tencent. Les champions technologiques américains et chinois retiennent leur souffle alors que la crise commerciale entre Washington et Pékin s’aggrave de jour en jour. Tous ont beaucoup à perdre de la guerre que se font les deux puissances, guerre qui se traduit par un accès de plus en plus restreint à ces deux marchés.

Une multitude de signaux négatifs sont perceptibles côté chinois. L’Empire du Milieu «ne restera pas les bras croisés» si ses citoyens sont «maltraités» à l’étranger, a déclaré le ministre des Affaires étrangères, alors que la directrice financière de l’équipementier Huawei est détenue au Canada. Malgré l’interdiction donnée lundi par un tribunal chinois de vendre plusieurs modèles d’iPhone, ils demeuraient mardi sur les rayons.

Mais une entreprise, Chengdu RYD Information Technology, offrait des récompenses à ses employés s’ils achetaient des appareils Huawei. La Chambre de commerce de Nanchong à Shanghai avertissait que ses employés utilisant des produits d’Apple risquaient de perdre leur poste. Et le fondateur de ChinaLabs, un groupe de réflexion basé à Pékin, estimait que «pour des considérations de sécurité nationale, nous devrions réfléchir à la possibilité d’éjecter Apple de Chine». Le constructeur de réseaux mobiles Huawei est banni du marché américain.

Lire aussi: L’ambition technologique chinoise inquiète l’Occident

Les géants chinois souffrent

Qui a le plus à perdre de ce bras de fer? «Regardez d’abord l’évolution des indices boursiers: Shanghai a perdu plus de 20% depuis le début de l’année, alors que le S&P 500 est stable. Les entreprises chinoises sont sous pression», relève Julien Leegenhoek, analyste actions technologiques à l’Union Bancaire Privée. Fragilisés par une baisse de la croissance chinoise, par une réglementation intérieure plus stricte, Tencent, Alibaba ou Huawei souffrent. «De plus, la tech chinoise peine encore à s’exporter, poursuit l’expert. Baidu a tenté sa chance au Japon, sans réussite. Les succès d’Alibaba hors de Chine n’en sont qu’à leurs balbutiements. Seul Huawei – et dans une moindre mesure son concurrent ZTE –, sous pression maximale aux Etats-Unis, et peut-être bientôt ailleurs, a pu se développer à l’international.»

Lire également: Banni par plusieurs pays, Huawei veut s’étendre en Suisse

Les entreprises chinoises semblent de ce point de vue fragiles et sensibles à d’éventuelles nouvelles sanctions. Quant aux champions américains de la tech, ils n’ont pas grand-chose à perdre, poursuit Julien Leegenhoek: «Alibaba est fort en Chine, car Amazon y est restreint. Tencent est dominateur sur son marché domestique – via ses réseaux sociaux et les jeux – car Facebook est banni. Baidu domine l’internet chinois, car Google n’existe pas en Chine.»

En clair, la situation ne pourrait pas être pire pour les multinationales américaines de la tech. Seul Apple, qui réalise 20% de son chiffre d’affaires en Chine, pourrait souffrir. Google, de son côté, projette de retourner dans le pays via un moteur de recherche censuré – un projet nommé Dragonfly, que défendait d’ailleurs mardi son directeur, Sundar Pichai, devant le Congrès américain. Mais il n’est pas certain qu’il obtienne le feu vert de Washington.

Avantage américain

Le combat semble ainsi devoir tourner à l’avantage des Etats-Unis, qui ont en plus le pouvoir d’influencer leurs partenaires dans le boycott de produits chinois. On le voit dans le cadre de «Five Eyes», l’alliance des services de renseignement australiens, canadiens, néo-zélandais, britanniques et américains: après les Etats-Unis, tous ces pays envisagent, voire mettent en place un boycott de certains produits de Huawei pour les réseaux.

Il existe aussi un lien de dépendance entre la technologie chinoise et l’américaine, relève Julien Leegenhoek. «Malgré des investissements massifs et des années d’effort, Pékin peine à produire des semi-conducteurs, composants de base des smartphones. La Chine a beau être l’usine du monde technologique, elle ne sait pas encore développer ces semi-conducteurs, que maîtrisent Intel, Apple ou Qualcomm.»

Publicité