Il y a ces enjeux qui polarisent forcément les débats. Ces causes que le grand public adore détester. En face, il y a ces professionnels, souvent discrets, qui ont fait de leur métier la défense de ces intérêts controversés. Le Temps s'intéresse cette semaine à ces «avocats» qui ont chacun leur propre diable à promouvoir

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Il a défendu des accusés dont les actes ont noirci les pages des journaux et fait trembler la Suisse romande. Faut-il s’attendre à rencontrer un homme grave et un peu inquiétant, en la personne de Guillaume de Candolle? C’est tout le contraire. Il nous accueille dans son étude, de Candolle Avocats, au cœur du quartier des Eaux-Vives à Genève. Très grand, 35 ans, le regard rieur derrière ses lunettes à grosse monture, il arbore un nœud papillon bleu à pois roses.

Aussi loin qu’il s’en souvienne, le jeune Guillaume a toujours mal vécu l’injustice. «Le fait d’être accusé pour une bêtise que je n’avais pas faite m’a toujours beaucoup contrarié.» Diplômé en droit de l’Université de Genève, il travaille dans une étude active dans l’arbitrage international, puis passe quelques années chez Roche au Brésil. Avant de prendre conscience que son idéal, combattre l’injustice, se réaliserait en travaillant dans le pénal.

Rééquilibrer la balance

Mais sa lutte pour la justice ne l’a pas mené uniquement du côté des victimes. Guillaume de Candolle a été très médiatisé ces dernières années pour s’être fait le porte-voix de profils que l’on peut qualifier «d’indéfendables»: celui d’un des agresseurs de Saint-Jean, à Genève, qui avaient frappé à coups de pied, de poing et de batte deux trentenaires désormais gravement handicapés. Et celui d’un moniteur bénévole de Caritas Jeunesse, poursuivi pour attouchements sur des enfants.

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L’avocat n’a pourtant pas hésité avant d’accepter de tels cas. Il désigne, sur une étagère, une balance ancienne, avec deux plateaux. «Dans un procès médiatique, il y a beaucoup de monde d’un côté de la balance. Le Ministère public, les parties plaignantes, l’opinion publique. De l’autre côté, il y a juste votre client et vous. S’il y a un endroit où nous sommes particulièrement utiles, c’est de ce côté-là de la balance. Défendre les victimes, cela parle à tous. Mais le prévenu a davantage besoin d’être défendu, parce qu’il est seul. Lors de l’affaire de Saint-Jean, qui ne disait pas qu’il fallait enfermer les agresseurs à vie ou les pendre? Absolument personne.»

«Comprendre» est le maître mot de l’avocat. Qui le pousse par exemple, en préparant la défense du moniteur, à lire tout ce qu’il peut sur la pédophilie. Mais tenter de comprendre un accusé n’empêche pas Guillaume de Candolle de faire preuve de franc-parler avec lui. «A un moment donné, dans l’affaire de Saint-Jean, j’ai dit à mon client qu’il était un con! Mais il faut aussi pouvoir prêter une oreille attentive aux clients, ils n’y sont pas habitués.»

«Pas de problème de conscience»

La conscience tranquille, face à des victimes traumatisées? «Si la justice reste notre objectif, on n’a pas de problème de conscience. Evidemment, vous ne pouvez pas être insensible. Mais quand l’émotion est forte, nous avons d’autant plus besoin de justice. On me demande souvent comment je fais pour défendre des gens comme ça, mais je ne me suis jamais posé la question. Je défends une personne qui est le fruit de son histoire, souvent compliquée. Cet exercice est justement celui dont l’opinion publique fait systématiquement l’économie.»

Et pour l’avocat, ces plaidoiries peuvent se faire avec respect. «Nous pouvons faire notre travail sans heurter les familles des victimes. Certains avocats cherchent des confrontations inutiles avec elles, alors qu’il faut une certaine mesure. Il faut le faire aussi peu que possible et autant que nécessaire», sourit-il, parodiant Alain Berset face au coronavirus.

Ces affaires d’envergure représentent aussi des défis stimulants: «On y prend goût. Parfois, je me demande, au cours de la procédure, pourquoi j’ai accepté ce mandat. Mais au moment de plaider, je ne veux être nulle part ailleurs. C’est aussi une chance inouïe de pouvoir entrer dans une réalité humaine très différente de la sienne.»

Disciple de Victor Hugo

Preuve que ces affaires l’ont marqué, Guillaume de Candolle se lève et indique, dans le couloir, trois dessins de procès. Ceux des deux affaires mentionnées et celui où l’avocat a défendu un juge à la retraite surendetté. Des tableaux pour l’ego? «Non. C’est un honneur, comme pour chaque cas, d’avoir pu défendre ces personnes, qu’elles nous fassent suffisamment confiance pour nous laisser parler à leur place.»

Ainsi, quand le Ministère public a réclamé 7 ans de prison pour le moniteur condamné pour pédophilie, le pénaliste s’était exclamé à la barre: «C’est beaucoup trop lourd!» Il s’en explique: «Je ne suis absolument pas convaincu qu’une longue détention soit le meilleur remède pour qu’une personne ne commette pas d’autres infractions. Dans cette affaire, des psychiatres préconisaient des soins. Malheureusement, le Code pénal est assez limité: pour punir quelqu’un, on le met en détention ou on lui prend de l’argent. Mais je ne pense pas qu’on puisse ainsi réparer la souffrance des victimes.»

Privilégier davantage les soins mais aussi l’éducation lui semble promettre «des résultats bien meilleurs qu’à la sortie de prison». Il cite aussi cette phrase que l’on attribue à Victor Hugo. «Chaque fois qu’on ouvre une école, on ferme une prison.» «J’y crois», précise l’avocat.

Des victimes, aussi

Mais Maître de Candolle ne rechigne pas non plus à défendre les victimes. Il a récemment soutenu deux transsexuelles condamnées pour s’être prostituées malgré l’interdiction liée au coronavirus. «Elles se sont retrouvées en prison et ne correspondaient ni à la case homme ni à la case femme. Résultat: leur traitement a été odieux. Comme toute solution faite pour le plus grand nombre, la prison n’est pas adaptée aux minorités.»

S’empêcher d’écarter tel ou tel profil est une question de principe. «Si on doit limiter son activité sur la base de certains critères, il faut laisser tomber le droit pénal.» N’y a-t-il vraiment aucun profil qu’il refuserait de défendre? «A ce jour, je n’en ai pas rencontré.»


Profil

1984 Naissance à Genève.

2004 Maturité à Saint-Maurice et déménagement en Nouvelle-Zélande.

2010 Master à Genève et déménagement au Brésil.

2014 Brevet d’avocat à Genève et traversée de l’Italie en tandem avec sa moitié.

2016 Ouverture de l’étude à la place des Eaux-Vives.