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Le Gujarat, l’Etat indien qui réussit

Candidat favori aux élections indiennes, Narendra Modi a capitalisé sur le plus grand dynamisme de l’Etat qu’il dirige. Dans un pays en ralentissement, nombre d’experts estiment qu’il faut s’inspirer de ce succès. La réalité est pourtant mitigée

Le Gujarat, l’Inde qui gagne

Dynamisme Candidat favori aux élections indiennes, Narendra Modi a capitalisé sur les succès économiques de l’Etat qu’il dirige

Dans un pays en ralentissement, les experts estiment qu’il faut s’en inspirer

Sa recette: une administration plus efficace et favorable aux affaires

Dans la fabrique de Zakir Ansari à l’est d’Ahmedabad, la principale ville du Gujarat, il faut se faufiler entre les piles de pantalons, rangés en fonction de leur couleur, de leur qualité et de leur avancée dans le processus de fabrication. Le sol est jonché de chutes de tissus et le passage d’un étage à l’autre est des plus scabreux. C’est la pause de midi et les employés mangent ou font la sieste sur les montagnes d’étoffes.

Musulman, originaire du Bihar comme la majorité de sa centaine d’employés, Zakir Ansari a accepté que son entreprise – Azad, «liberté» en ourdou et en hindi – ouvre ses portes à une journaliste, mais les affaires n’attendent pas et, rapidement, il file au centre-ville pour ­signer de nouveaux contrats. Ses clients? Des marques vendues dans toute l’Inde qui n’ont plus qu’à imprimer leurs logos sur les produits manufacturés. Zakir Ansari laisse donc le soin des explications à son financier, Amar Gupte.

Ce tailleur devenu riche a choisi le Gujarat parce qu’il jugeait que les restrictions pour y lancer une entreprise y étaient moins grandes. Plus au sud de la ville, Amar Gupte veut nous présenter Mohammed Hanif Rangrej, venu du Rajasthan et dont la petite entreprise regroupant une quinzaine d’employés s’est spécialisée dans l’impression de motifs sur tissu et dans la bro­derie.

Dans la voiture, son kit main libre vissé à une oreille, écoutant des tubes de Bollywood à la radio de l’autre, Amar Gupte slalome dans la circulation relativement clair­semée de cette ville de 5 millions d’habitants. Le financier est plutôt fier de ces deux exemples, qui illustrent, à son avis, à quel point les petites et moyennes entreprises sont florissantes au Gujarat. Pour lui, la région se porte bien grâce à Narendra Modi, gouverneur de l’Etat depuis 2001 et candidat au poste de premier ministre indien, et à sa politique économique, qu’il aimerait voir répliquer à l’échelle du pays.

Dans l’esprit de beaucoup de ­Gujaratis, la région s’est démarquée ces dernières années par une croissance supérieure à celle de l’ensemble de l’Inde. En réalité, c’est le cas depuis des décennies. En moyenne, la progression du PIB a été de 8,5% entre 1992 et 1999 et de 9,5% entre 2004 et 2011, plus que la moyenne nationale.

Saurabh Choksi admet que la région a toujours bénéficié d’un vivier d’entrepreneurs prêts à prendre des risques. «Mais ces quinze dernières années, les progrès ont été exceptionnels pour le marché du travail et l’industrie. Et le calme est revenu: les dernières émeutes visant une minorité religieuse datent de 2002», assure ce doyen de la Faculté de commerce de l’Université du Gujarat. Il ne fait pas mystère de ses sympathies politiques, affichant une photo de lui aux côtés des ténors locaux du BJP, le parti de la droite nationaliste hindoue, auquel appartient Narendra Modi. En outre, poursuit-il, le récent ralentissement indien ne s’est pas propagé au Gujarat.

Pour Vivek Shevade, consultant pour des entreprises étrangères, le tournant s’est produit en 2008, lorsque Ratan Tata a accepté de déplacer la production de la Tata Nano vers Ahmedabad. Empêtré dans un conflit au Bihar, celui qui était encore directeur général du conglomérat indien reçoit, selon la légende, un SMS de Narendra Modi lui suggérant de le rejoindre. Ratan Tata accepte, l’affaire est réglée en quelques semaines. Beaucoup lui emboîtent le pas, installent des ­usines, se félicitant de la rapidité de l’administration dans un pays connu pour sa lenteur. Désormais, les grands noms de l’économie indienne se réunissent tous les deux ans dans leur nouveau paradis pour le sommet «Vibrant Gujarat».

Avec ses 60 millions d’habitants, soit 5% de la population du pays, la province contribue désormais à 16% de la production industrielle et à 22% des exportations totales de l’Inde. Même l’agriculture y est plus prospère qu’ailleurs, avec une croissance de 10% par an, contre une moyenne nationale de 3%, souligne l’économiste Arvind Panagariya. Le ratio de pauvreté était de 23% en 2010 (30% en moyenne).

«Il y a encore quelques années, personne ne savait où se trouvait le Gujarat», explique Vivek Shevade. Aujourd’hui, souligne-t-il, un cluster automobile s’est développé dans la province qui a vu naître Gandhi. Même si, pour l’instant, les entreprises étrangères sont peu présentes et les marques internationales, qui ont multiplié leurs échoppes dans les mégapoles indiennes, sont absentes des rues d’Ahmedabad.

Intriguée par les chiffres flamboyants de cette région, Alka Parikh a quitté le Maharastra pour ­enseigner à l’Institut Dhirubhai Ambani des technologies de la communication et de l’information à Gandhinagar et comprendre le secret du Gujarat. Son constat est mitigé. La croissance apparaît plus stable après 2003 parce qu’aucune sécheresse n’a affecté la région, contrairement aux décennies précédentes. En outre, l’arrivée des OGM a fait exploser la production de coton. «Ces avancées technologiques expliquent beaucoup de la performance de la région. Davantage que toutes les politiques économiques», assure-t-elle. En outre, deux Etats indiens ont surpassé sa croissance, tout en affichant un indice de développement humain supérieur, souligne-t-elle.

Pour cette économiste, le réel ­apport de l’administration actuelle se limite à l’électricité – supposée fonctionner sans interruption depuis sa privatisation – et au climat favorable aux affaires. «Cette attitude bienveillante à l’égard des milieux économiques pourrait aider l’Inde, dont les politiques ont généralement adopté une position très soupçonneuse.»

Plus critique, Indira Hirway, ­directrice du Centre pour les alternatives au développement, estime que l’administration a surtout promu le «capitalisme de copinage», qui a stimulé la croissance mais n’a pas aidé au bien-être de la population. Elle souligne que si ­l’indice de développement humain s’est amélioré entre 2000 et 2008, il a progressé plus rapidement dans 17 autres Etats.

Pour Vivek Shevade, «c’est moins le modèle économique, qui n’est pas singulier, que le modèle administratif, plus efficace et plus transparent, qui fait la différence. Le Gujarat a toujours fait partie des Etats les plus prospères du pays, tout ne peut pas être crédité à Narendra Modi. Mais les autres ne l’ont pas aussi bien vendu politiquement.» Pas plus que d’autres Etats ne se sont vantés d’un développement tout aussi soutenu.

«Il y a encore quelques années, personnene savait où se trouvait le Gujarat»

«Plus que la politique, les progrès de la technologie expliquent le succès de la région»

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