Entre 2005 et 2007, les dépêches envoyées par l’ambassade américaine de Tachkent ont tenté de démêler l’entrelacs des intérêts en Suisse de la famille du président ouzbek ( LT du 17.02.11 ). Autant ne peut en être dit des câbles envoyés de Moscou au sujet d’oligarques connus pour avoir des intérêts dans la Confédération. Victor Vekselberg, Suleiman Kerimov, Dmitry Rybolovlev… Ces milliardaires sont parvenus à mieux protéger leurs activités helvétiques de la curiosité de Washington.

A première vue, cela semble un peu moins le cas de Gunvor, société de négoce basée à Genève et contrôlée par le milliardaire Guennadi Timchenko et son associé Torbjörn Törnqvist. Gunvor est devenue, en quelques années, l’un des principaux intermédiaires dans le négoce de pétrole russe.

Cinq fois les frais habituels

Figurant parmi les quelque 6000 câbles parlant de la Suisse et communiqués au Temps par WikiLeaks, une des notes envoyées de Moscou – datée de novembre 2008 et classée «confidentiel» – se focalise ainsi uniquement sur «les exports par oléoducs toujours opaques» de la Russie. Se faisant l’écho de rencontres entre diplomates et responsables du négoce pétrolier basés à Moscou, ces dépêches citent nommément Gunvor.

L’une d’elles relate les conditions peu claires de son approvisionnement, par oléoduc, de l’Europe centrale. Et explique comment les exportations à destination de la Hongrie doivent, «selon un décret de Transneft», la société étatique gérant le réseau de pipelines russes, «passer par un certain intermédiaire (Gunvor)». Selon cette source, la société genevoise «ajoute un dollar au prix de chaque baril» – qui tournait alors autour de 100 dollars pour le brut de l’Oural. Et ce professionnel de préciser que, par contraste, «sur un marché compétitif, un négociant pétrolier peut ajouter entre 5 et 20 cents au maximum sur le prix d’un baril».

Des soupçons balayés hier par un porte-parole de Gunvor qui rappelait que «[notre] firme n’a jamais utilisé l’oléoduc de Druzhba en direction de la Hongrie». Avant d’ajouter que la «grande majorité» des cargaisons dont la firme orchestre l’acheminement sont chargées sur des tankers en partance de Primorsk et Novorossisk.

Le combat d’Alexeï Navalny

En septembre 2008, l’ambassade de Moscou avait déjà fait remonter à Washington, via un autre câble confidentiel, une plainte en justice déposée par l’activiste politique Alexeï Navalny. Répercutée dans les médias locaux, cette initiative visait à faire la lumière sur les liens unissant Gunvor aux géants étatiques comme Rosneft ou Gazpromneft. Alexeï Navalny et son avocat expliquaient alors aux diplomates que «le négoce de pétrole via Gunvor ouvre la voie à une corruption massive». Exprimant sa frustration sur le peu d’intérêt suscité par le sujet, l’activiste indiquait que «l’ascension rapide de Gunvor» en faisait, à l’époque, «le premier négociant de brut russe, en charge de, peut-être, la moitié» des volumes traités. Sur son site internet, Gunvor dit aujourd’hui «acheminer un tiers des exportations pétrolières russes par mer».

Les diplomates américains notaient alors que «ce commerce est réputé générer de très gros profits pour Gunvor et ses propriétaires secrets, qui incluraient le premier ministre Poutine». Sans davantage de précision, en se contentant de se faire l’écho de l’une des énigmes les plus répétées de la scène pétrolière mais qu’aucune preuve tangible n’a jusque-là étayée. «Le premier ministre russe – ou quiconque lui étant associé – n’a jamais eu la moindre participation ou bénéfice de Gunvor», répétait vendredi soir un porte-parole du géant du négoce basé à Genève.