Guy Sorman est un philosophe libéral français. En début d'année, il publiait L'économie ne ment pas, ouvrage résumant les réflexions des économistes américains et européens de ces vingt dernières années. A l'invitation de la banque Julius Bär, il a livré mardi soir à Genève ses réflexions sur la crise financière.

Le Temps: Vous défendez le caractère rationnel de l'économie. Mais la peur qui saisit les marchés n'est-elle pas la démonstration du contraire?

Guy Sorman: Nous sortons d'une période où la croissance moyenne était de 10%, où la planète s'est enrichie et s'est ralliée à l'économie de marché. L'irrationalité se trouve plutôt dans les appels de chefs d'Etat exigeant «d'arrêter ça». Mais arrêter quoi? La titrisation? Elle a permis à des millions de gens d'accéder à la propriété.

– La titrisation a néanmoins dérapé fortement, débouchant sur l'excès de crédit et la crise présente…

– Mais les Etats-Unis compteront plus de propriétaires immobiliers après la crise qu'avant. Les excès de crédit ont exacerbé la titrisation pour déboucher sur le schéma classique de la bulle, caractéristique du capitalisme américain. Quelle réglementation renforcer? Celle de l'information. La crise actuelle est provoquée par une grande asymétrie de cette dernière: toutes les parties n'étaient pas informées au même niveau, d'où le développement d'attitudes irrationnelles.

– La rationalité des banques qui ont empêché le développement de la transparence de certains marchés n'a-elle pas joué contre celle des autres agents économiques?

– Deux logiques se sont affrontées selon un schéma classique: le monopole contre l'intérêt public. On l'a vu dans d'autres secteurs comme l'informatique. L'Union européenne a développé une législation plus sévère que celle des Etats-Unis. Ces derniers sont cependant en train de durcir leurs textes.

Cela dit, nous disposons aujourd'hui des connaissances qui nous permettent de lutter contre la crise sans tomber dans les pièges qui ont aggravé la crise de 1929. Les mesures actuelles prises par les Etats et les banques centrales sont excellentes.

– Ne risque-t-on pas de pécher par autosatisfaction?

– Notre modèle économique n'est pas remis en question. Le train a eu un accident, certes. Il faut réparer la voie pour lui permettre de circuler à nouveau correctement. Mais il ne faut pas brûler la gare. Comme l'économiste Joseph Schumpeter l'a bien expliqué, il faut laisser la destruction créatrice faire son œuvre. C'est à ce prix que le secteur financier retrouvera son équilibre et que l'on découvrira les vrais prix de l'immobilier aux Etats-Unis et ailleurs. Il est vrai que le risque de cette destruction créatrice, c'est une sévère récession. C'est pour adoucir celle-ci que l'Etat intervient, afin de la transformer en stagnation. C'est là tout le dilemme: une récession de deux ans ou une stagnation de cinq.

– Que préférez-vous?

– La stagnation. Je deviens raisonnable avec l'âge. En outre, par la maîtrise de la crise, les cinq ans seront peut-être réduits à trois. La stagnation permet aussi de reconstituer des forces économiques considérables. Le Japon, qui sort de sa longue léthargie, dispose de banques extrêmement bien capitalisées.

– Face aux efforts concentrés des Américains pour sauver leurs institutions financières, les Européens ne paraissent-ils pas désespérément dispersés?

– Les dirigeants américains cherchent depuis le début de la crise à expliquer à leurs collègues européens que le problème est mondial. Mais la dénégation de ces derniers est inquiétante. Le seul responsable qui ait saisi l'ampleur de la crise est le gouverneur de la BCE, Jean-Claude Trichet.

– Va-t-on vers une perte de la prééminence économique des Etats-Unis?

– Je constate que l'argent à la quête de placements sûrs se dirige toujours vers les bons du Trésor américain. Où irait-il ailleurs?