Ponctuellement, les scénarios catastrophe agitent les marchés financiers: bulle immobilière américaine qui exploserait et entraînerait l'économie mondiale dans la récession. Système financier plongé dans la tourmente par le krach de la devise islandaise. Nucléaire iranien. Un peu comme si les investisseurs avaient besoin d'imaginer le pire... pour trouver ensuite des raisons de se rassurer. Mais parfois, les événements craints se produisent, tel le dégonflement de la bulle technologique début 2000. A l'époque, les mises en garde d'économistes et stratèges ne manquaient pas (même si l'euphorie restait la norme dans les marchés).

L'un des derniers dangers identifiés est la grippe aviaire, dont les scientifiques redoutent qu'elle ne se transforme en pandémie. Une superépidémie qui tuerait des millions de personnes et enverrait l'économie et les Bourses mondiales au tapis.

Preuve que le phénomène inquiète, la Banque Privée Edmond de Rothschild organisait vendredi un colloque sur le thème: «Grippe aviaire: épidémie, pandémie ou fausse menace?». A noter que cette inquiétude est tempérée par le fait que les investisseurs apprennent à vivre avec les risques sanitaires. En 2003, le SRAS, forme grave de pneumonie qui s'accompagne de fièvre, avait touché l'Asie et le Canada, avant d'être maîtrisé.

Jusqu'à aujourd'hui, les Bourses ont résisté au virus H5N1. Bien que le flux de nouvelles plus ou moins préoccupantes s'intensifie depuis l'automne dernier. La semaine passée, un élevage de volaille a été touché à Leipzig, premier cas de transmission d'oiseaux sauvages à une basse-cour en Allemagne. Un jeune Cambodgien est également décédé de la maladie. Depuis 2003, le virus aviaire a tué 108 malades, sur un total de 191 personnes «officiellement» infectées. Des gens qui vivaient en promiscuité avec des volailles, source de l'infection. A l'heure actuelle, le virus ne se transmet pas entre humains. Il n'a pas muté. Pour combien de temps encore?

Faisant fi de la menace, les indices boursiers volent de sommets en sommets. Faut-il s'inquiéter pour les marchés? «Oui, nous devrions», répond une note de JP Morgan. «Le catalyseur pourrait être la découverte de cas aux Etats-Unis ou le premier cas de transmission interhumaine», prévoit une étude de Exane BNP Paribas. Pour l'instant, rien de tel n'a été observé.

Plusieurs scénarios sont élaborés par les économistes. Les plus positifs sont relativement neutres d'un point de vue économique et financier. Ils tablent sur une évolution maîtrisée de l'infection. Une étude de la Société Générale (SG) à Paris estime à 95% les chances d'une telle issue. Dans ce cas, l'épizootie toucherait les pays occidentaux, et quelques malchanceux en contact avec des oiseaux décéderaient. «La croissance économique diminuerait de 0,5%, mais il n'y aurait pas de changements significatifs quant à l'appétit au risque des investisseurs. Seuls certains titres ou secteurs pourraient se retrouver sous pression», estime l'étude de SG. Les compagnies d'aviation et les sociétés présentes dans le tourisme et le loisir figureraient parmi les principaux perdants.

En réalité, seule LA pandémie est réellement redoutée. Soit une maladie qui se propagerait sur l'ensemble de la planète. Cela impliquerait que le virus a finalement muté, comme ce fut le cas lors de la grippe espagnole de 1918. Une épidémie qui tua entre 40 et 50 millions de personnes. «L'équivalent de 175 millions de morts en regard de la population actuelle», relève la SG. De manière plus raisonnable, JPMorgan estime de 2 à 7,4 millions le nombre de décès liés à la propagation de la maladie, en se basant sur les chiffres de l'OMS. Ce scénario table sur une pandémie «douce». La Banque mondiale estime son impact économique à 800 milliards de dollars sur douze mois, soit 2% du produit intérieur brut. En cas de forte pandémie, «la croissance mondiale se verrait retrancher 5%, voire plus», prévient Philippe Lederrey, analyste financier à la Banque Privée Edmond de Rothschild. Dans l'éventualité d'une grave crise sanitaire, les gens resteraient terrés chez eux, les trains et les avions ne circuleraient pratiquement plus. La consommation s'effondrerait et les entreprises verraient leur activité paralysée. Un scénario catastrophe qui ferait plonger à coup sûr les Bourses.