Des centaines de milliers de mètres carrés qui resteront désespérément vides pendant encore de nombreux mois. Les exploitants de halles d’exposition et de centres de congrès helvétiques ne se font plus d’illusions quant à une reprise rapide de leurs activités. Ils estiment qu’elles resteront au point mort jusqu’à cet été et ne redémarreront que lentement au second semestre.

Pour faire face, les acteurs de la branche sont contraints de trouver de nouvelles sources de financement. En décembre, le groupe bâlois MCH, leader dans ce domaine, a approuvé une augmentation de son capital de 104,5 millions de francs, tandis que le Palais de Beaulieu a obtenu un soutien de 3,5 millions de la ville de Lausanne. Mercredi dernier, c’était au tour du canton de Genève d’adopter un projet de loi visant à octroyer un crédit maximal de 30 millions de francs à Palexpo pour 2021, qui sera distribué en fonction des besoins réels de la structure.

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Pertes par millions

«La situation est catastrophique», constate Claude Membrez, directeur de la halle genevoise. En 2020, Palexpo a vu ses activités et son chiffre d’affaires réduits d’environ 85%. Au regard des 94 millions de recettes enregistrées en 2019, les pertes se chiffreront en dizaines de millions. Pour limiter les dégâts, la société a pu compter sur les RHT pour ses près de 190 employés, ainsi que sur un prêt covid d’environ 9 millions de francs octroyés par la Confédération.

Malgré ces aides, Claude Membrez confie n’avoir «bientôt plus de liquidités», en raison de frais fixes qui doivent toujours être assumés. Le crédit accordé par l’Etat de Genève, actionnaire de Palexpo à 80%, était donc indispensable. L’endettement de la société, réduit de 150 à 80 millions entre 2018 et 2019, augmentera à nouveau d’un total qui pourrait atteindre près de 40 millions. «Tant pis si nous devons passer par là pour assurer notre survie», relève le directeur.

A Beaulieu, le chiffre d’affaires événementiel a diminué de 75% l’an dernier. Cela représente une perte d’environ 3 millions de francs pour la structure, qui prévoyait des recettes de 4 millions dans ce domaine d’activité, indique le directeur Nicolas Gigandet. Lui aussi a fait appel au chômage partiel pour ses 25 collaborateurs, ainsi qu’aux crédits covid pour un montant d’environ 500000 francs. Le soutien octroyé en décembre par la ville de Lausanne permettra de compenser le manque à gagner.

Contrairement à Palexpo, le centre de congrès lausannois dispose encore de réserves de liquidités. «Nous sommes constitués en société anonyme depuis le 1er janvier 2020 et la municipalité nous avait affecté un capital qui n’est pas encore totalement libéré. Nous sommes donc couverts pour le premier semestre 2021, mais une réflexion sur le portefeuille d’activités doit être menée», poursuit Nicolas Gigandet.

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Réaffectation salvatrice

La structure profite de son redimensionnement entamé ces dernières années pour limiter les conséquences de la crise. Depuis fin 2018, la Haute Ecole de la santé La Source loue des surfaces de manière permanente à Beaulieu, tandis que le Tribunal arbitral du sport a racheté une partie du complexe en 2019 et devrait s’y installer à la fin de cette année. De 100 000 mètres carrés dévolus à l’événementiel du temps du Comptoir suisse, Beaulieu ne devrait à terme en compter plus que 40 000, incluant le théâtre.

Aux locations permanentes, qui rapportent 2 à 3 millions par an et permettent d’assurer environ un tiers du budget total de la structure, s’ajoute la rénovation du Théâtre de Beaulieu. Ces travaux commencés en 2019 ont permis à la société d’éviter des pertes supplémentaires, puisque cette salle n’aurait de toute façon pas été exploitée. Sa réouverture est prévue pour 2022, avec un retard lié à la crise sanitaire.

D’autres solutions ont également été trouvées pour assurer en partie l’occupation du site lausannois. «Depuis le début de la pandémie, nous hébergeons les sessions des séances du Conseil communal et des sessions d’examens pour des passerelles universitaires. Une structure d’accueil pour les sans-abri est aussi en place depuis décembre dernier. Des discussions sont également en cours pour installer un centre de vaccination contre le covid dans nos murs.»

Priorité aux besoins des exposants

A Palexpo, les locations permanentes ne sont par contre pas à l’ordre du jour. «Nous accueillons depuis des années des examens universitaires à côté de nos salons et congrès, et nous avons vendu la villa Sarrasin qui ne répondait plus à nos besoins. Nous n’avons pas d’autres projets de réaffectation. Notre but est de conserver nos surfaces pour répondre aux attentes de nos clients. Mais si nous constatons à moyen terme que nous sommes surdimensionnés, nous devrons réfléchir à la possibilité de réaffecter l’utilisation de certaines halles.»

Avec ses 110 000 mètres carrés, Palexpo était jusqu’ici adapté aux exigences du Salon de l’auto. Son avenir étant plus qu’incertain après l’annulation de l’édition 2020, Claude Membrez semble désormais compter davantage sur l’horlogerie pour une utilisation maximale des surfaces. Ces dernières années, le SIHH – devenu Watches & Wonders – occupait 66 000 mètres carrés, et il pourrait encore grandir grâce à son union avec Rolex-Tudor, Patek Philippe, Chanel et Chopard. Prévue initialement pour avril prochain, la première édition de ce nouveau format a cependant été annulée en raison de la pandémie.

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Reprise au long cours

Aussi bien Palexpo que Beaulieu ne voient pas leur survie menacée dans l’immédiat. Les deux structures sont en contact avec leurs clients pour planifier la suite du calendrier. Si Nicolas Gigandet imagine que des congrès pourront peut-être à nouveau se tenir au second semestre, il se montre plus sceptique en ce qui concerne les salons, qui sont plus compliqués à mettre en œuvre. Il estime par ailleurs que l’événementiel sera l’un des derniers secteurs à bénéficier de l’assouplissement des mesures sanitaires.

Pour Claude Membrez, la reprise des événements internationaux dépendra avant tout des possibilités de voyage: «Si le public ne peut plus se déplacer, ce sera la fin des salons.» Mais à l’heure actuelle, sa plus grande crainte concerne les RHT, que la Confédération garantit pendant dix-huit mois. «Ce délai sera atteint vers la fin de l’été, et je ne peux même pas imaginer un scénario dans lequel nous n’aurions plus droit à ce type d’aide.»

Délégué romand d’Expo Event, qui regroupe 150 acteurs de l’événementiel en Suisse, René Zürcher confirme que la reprise des activités sera bien plus longue que ce que l’on peut imaginer: «Contrairement aux restaurants ou aux coiffeurs, qui peuvent travailler dès qu’on leur en donne l’autorisation, nous ne pouvons pas relancer de grands événements du jour au lendemain. Il faut aussi voir si les exposants seront prêts à revenir au moment de la relance, ce qui n’est pas encore garanti, car il faut que les dates proposées leur conviennent.»

Vers une concentration de l’événementiel

La pandémie donnera, selon lui, lieu à une réduction du nombre de manifestations. «Celles qui étaient déjà fragiles vont disparaître, et celles qui restent devront se réinventer pour répondre à une nouvelle réalité. Il est probable que les événements deviennent plus petits et allient davantage rencontres physiques et échanges numériques.»

En conséquence, René Zürcher estime que les pertes seront encore très importantes en 2021 et que des aides seront nécessaires au-delà de l’été, voire aussi en 2022. Expo Event militera en ce sens auprès de la classe politique, en partenariat avec d’autres associations liées à l’événementiel.

Malgré ces prévisions sombres, le délégué romand conclut toutefois sur une note optimiste: «Je suis persuadé que les sites d’exposition qui sont bien implantés dans leur région recevront des soutiens publics. Les retombées financières qu’ils engendrent sont trop importantes pour qu’ils soient laissés de côté.» A titre d’exemple, Palexpo a généré 600 millions de francs de retombées pour la région genevoise en 2019, dont bénéficient de nombreux autres secteurs en difficulté, comme la restauration, l’hôtellerie ou les transports.