C’est lui qui nous accueille à l’entrée du bâtiment de verre tapissé de panneaux solaires. «Je le fais à la chinoise», plaisante Hans Brändle, directeur général de Meyer Burger, en nous tendant des deux mains sa carte de visite ornée de sinogrammes. Comme une perche tendue vers des questions sur la relation d’amour-haine qu’entretient le spécialiste bernois du photovoltaïque avec l’Empire du Milieu, qui fait la pluie et le beau temps sur ce marché.

Arrivé en 2017 à la tête de l’entreprise sise à Thoune, le physicien de formation revient sur la vente pan par pan des activités du groupe. Meyer Burger multiplie les exercices dans le rouge. La profitabilité est pour bientôt, assure-t-il, grâce aux dernières avancées technologiques censées rendre le solaire plus efficient et donc moins cher.

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Le Temps: La sortie annoncée du nucléaire vers les énergies renouvelables devrait profiter à l’industrie solaire. Pourtant, une entreprise de premier rang comme Meyer Burger ne parvient pas à dégager de bénéfice. Pourquoi?

Hans Brändle: La réponse à cette question est assez politique, nos débouchés dépendent encore des diverses impulsions des pouvoirs publics. C’est ce qui rend le marché du photovoltaïque extrêmement difficile. Nous l’avons vu avec la Chine, où se concentre la très grande majorité de notre clientèle: Pékin a brusquement coupé dans ses subventions en faveur de l’énergie solaire l’an dernier, ce qui s’est traduit par une diminution de la demande de près de 20%. A quoi s’est ajoutée la décision de Washington d’augmenter les taxes sur les importations de panneaux solaires, dont la Chine demeure le principal producteur (70% du marché).

Le marché photovoltaïque est en train de se diversifier, avec 16 marchés disposant de capacités solaires, contre six en 2016. Mais la Chine demeure en tête, avec une stratégie de transition vers les énergies renouvelables concrétisée à large échelle, portée par les autorités. A lui seul, l’Empire du Milieu représente plus d’un tiers de la production mondiale d’énergie solaire, soit 174 gigawatts (GW), contre 62 GW aux Etats-Unis et 60 GW pour l’Europe (hors Allemagne qui présente à elle seule 46 GW de capacité).

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Qu’en est-il du marché suisse? Dans la mesure où il faudrait multiplier par cinq au moins la production d’énergie solaire pour tenir les objectifs de la stratégie 2050, présente-t-il du potentiel?

C’est un marché très intéressant en termes d’innovation, avec la présence de hautes écoles à la pointe des technologies, qui contribuent à stimuler la recherche. Mais la capacité solaire helvétique cumulée s’établit en dessous de 2 GW.

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Pour un groupe comme Meyer Burger, qui fournit aux fabricants de panneaux solaires des solutions permettant la production industrielle à très grande échelle, c’est un tout petit marché. Celle-ci se concentre pour l’heure en Allemagne et en Chine. Sur le long terme, cependant, l’énergie solaire a beaucoup de potentiel en Suisse. Bloomberg estime qu’en 2050, plus d’un tiers de la production d’électricité en Europe proviendra d’installations photovoltaïques.

Pas de clientèle ni de production en Suisse, le bâtiment de Thoune est apparemment en vente. Dans quelle mesure Meyer Burger est-elle encore une entreprise suisse?

Nos racines sont suisses, notre savoir-faire aussi. Et nous bénéficions et contribuons à l’émulation des milieux académiques helvétiques. En témoigne notre partenariat avec le CSEM à Neuchâtel et avec l’EPFL. Un exemple en est la mise au point d’une méthode bon marché permettant de placer les contacts électriques sur le dos des cellules, libérant toute la face avant pour un meilleur rendement. La Suisse possède une forte culture de l’innovation, c’est ce qui donne tout son sens au fait d’y maintenir notre recherche et développement.

Le subventionnement massif de Pékin a stimulé la production intérieure et a eu raison d’un large pan de l’industrie solaire suisse. Y compris Meyer Burger, contraint de vendre ses activités historiques (les scies à découper les plaques (wafer) de silice, la matière première des cellules photovoltaïques). Vers quoi s’oriente le groupe à présent?

Dans un contexte où la Chine fabrique plus de 80% de ces plaquettes de silice, il était logique dans un premier temps de délocaliser. Mais pour un groupe de notre envergure, qui plus est sis en Suisse où la main-d’œuvre coûte cher, ces activités à moindre valeur ajoutée n’étaient plus rentables. Je tiens cependant à souligner que la vente des activités de wafering au groupe allemand PSS garantit la pérennité de l’emploi (une centaine de postes) et du savoir-faire technologique à Thoune. Avec la vente des activités dans les modules à l’entreprise bernoise 3S Solar Plus, la production de systèmes de panneaux pour les toitures et la trentaine d’employés ont pu être maintenus à Thoune.

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De notre côté, nous nous concentrons aujourd’hui sur les produits novateurs, à forte valeur ajoutée. Notamment sur les technologies de liaison et de revêtement des cellules photovoltaïques, permettant d’améliorer l’efficience des panneaux solaires. Il faut savoir que les panneaux actuels ne permettent d’utiliser que moins de 20% de la lumière. Et chaque point de pourcentage gagné réduit les coûts pour les utilisateurs finaux, les ménages.

Avec sept exercices dans le rouge et des effectifs divisés par quatre au cours des cinq dernières années, Meyer Burger existera-t-elle encore dans cinq ans?

J’en suis convaincu, oui. En témoigne le nombre de projets dans le pipeline en passe de se concrétiser. Nous avons mis au point avec l’aide du CSEM une technologie de cellules à coûts réduits (heterojunction, HJT) et une technologie de liaison de ces cellules basée sur un maillage plus fin de filaments permettant de porter à 22% l’efficience des panneaux. Nous venons de décrocher un contrat (74 millions de francs) avec l’un des leaders mondiaux des panneaux solaires, REC Group, qui va permettre la mise sur le marché à large échelle, notamment en Europe.

En parallèle, nous sommes impliqués dans les dernières innovations en matière de revêtement des cellules photovoltaïques. La révolution viendra de cellules tandem combinant la technologie HJT à la technologie pérovskite développée par Oxford PV: l’efficience devrait grimper au-dessus de 30%. Meyer Burger a récemment acquis une part de près de 20% dans la société britannique.

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Vous visez la profitabilité pour quand?

Nous sommes déjà sur la voie: l’an passé notre résultat opérationnel (Ebit) est ressorti positif pour la première fois depuis 2012. Nous visons une industrialisation de cette technologie tandem avec Oxford PV à fin 2020. Cette mise sur le marché, combinée à une reprise du subventionnement par la Chine devrait accélérer les affaires.

Et c’est à ce moment-là seulement que vous passerez officiellement en mains chinoises?

Avec Oxford PV, nous avons investi dans une entreprise avec laquelle nous sommes très bien orientés pour l’avenir. Disons seulement que cette opération n’a pas étouffé les convoitises pour Meyer Burger. Mais rien de tel n’est à l’ordre du jour.

La volatilité de notre action rend les investisseurs très frileux. Son cours est très observé et il existe un rapport assez émotionnel à l’industrie photovoltaïque. Nous savons que cette technologie représente l’avenir, même si nous ne savons pas encore quelle forme définitive elle prendra.

Pourquoi ne pas vous différencier en développant par exemple des systèmes de recyclage des installations solaires, une fois leur durée de vie de trente ans atteinte?

Les panneaux solaires sont constitués pour l’essentiel de matériaux non polluants comme la silice. Autrement dit, le même sable qui entre dans la fabrication du verre. A quoi s’ajoutent de minces fils conducteurs en argent. Les cellules qui sortent de nos machines dernier cri n’utilisent plus de métaux lourds comme le plomb, le cadmium ou l’antimoine, comme c’est le cas pour d’autres technologies. Il y aurait cependant de l’intérêt à récupérer l’argent de nos cellules pour pouvoir le réutiliser. Mais il n’existe pour l’heure qu’un tout petit marché pour cela, car le marché photovoltaïque est encore jeune.


Profil

1961 Naissance à Wattwil (SG).

1986 Obtient son doctorat en physique à l’EPFZ.

1993 Naissance de sa fille, puis de son fils en 1996.

2005 Devient directeur général d’Oerlikon Coating, la division revêtements spéciaux d’OC Oerlikon.

2017 Prend la direction de Meyer Burger.