Au moment où de nombreux propriétaires songent à remplir leurs citernes, le prix du mazout atteint des sommets. Chez la maison genevoise Crivelli & Trabold, le prix d'une livraison de 6000 litres, qui correspond au volume nécessaire pour une grosse villa, était vendredi de 48,80 francs pour cent litres. A Bôle, dans le canton de Neuchâtel, Margot Mazout proposait jeudi 49 francs pour la même quantité, alors que Cuendet & Martin offrait, toujours jeudi, 47,90 francs. L'an dernier à la même époque, l'indice des prix du mazout publié par Migrol, l'un des grands opérateurs suisses, dépassait à peine 31 francs les cent litres. En une année, le prix du mazout a donc flambé d'environ 60%.

Conclusion de cette envolée qui n'a pratiquement plus cessé depuis le début de 1999: les propriétaires diffèrent sans arrêt leurs commandes. «Environ 40% de notre clientèle, qui passait souvent commande dans les mois de juin et de juillet, a préféré attendre, signale-t-on chez Crivelli & Trabold.» «Nos clients attendent, jugeant que le prix est trop élevé», confirme-t-on chez Margot Mazout.

Les prix sont à peine moins chers pour une livraison de 10 000 litres, correspondant aux besoins d'un petit immeuble: Crivelli & Trabold proposait vendredi 48,40 francs et Margot Mazout offrait jeudi 47,90 francs. Selon le Centre Information Mazout, le prix moyen pour une livraison comprise entre 6000 et 9000 litres était de 44,46 francs en mai, de 41,40 francs en janvier et de 29,30 francs en moyenne en 1999.

Cette hausse du prix du mazout se répercute de plein fouet sur l'inflation. Concernant les produits indigènes, le niveau des prix par rapport à juin est resté stable. En revanche, il s'est accru, selon l'Office fédéral de la statistique, de 0,7% pour les produits importés vu la hausse du mazout (+5,4% par rapport à juin; +61,9% par rapport à juillet 1999). Ainsi l'inflation est d'abord importée: les produits du pays ont renchéri en rythme annuel de 0,8% en moyenne, contre 5,7% pour les biens importés.

Trois facteurs principaux expliquent cette flambée. En premier lieu, l'évolution du prix du pétrole. Il s'est approché vendredi de la barre des 29 dollars le baril. Depuis le début de l'année, mis à part un creux durant le mois d'avril – les propriétaires attentifs auront alors réservé leurs commandes –, il s'est adossé sur la barre des 26 dollars. Après huit ans de stabilité autour de la barre mythique des 20 dollars, le prix du pétrole avait brutalement chuté en 1998 pour atteindre 10 dollars le baril à la fin de cette année – provoquant un grand désarroi au sein des pays producteurs et des compagnies pétrolières poussées à fusionner – avant de remonter tout aussi brusquement en 1999.

Une autre raison explique cette hausse du prix du mazout. Les produits pétroliers se négociant en dollars, la bonne santé du billet vert pèse donc sur les achats de mazout, qui s'effectuent en francs. Jeudi, le cours du dollar avait passé à nouveau la barre des 1,70 franc, un niveau qu'il n'avait plus atteint depuis le mois de mai dernier (lire notre article en page 27).

Nouveaux spéculateurs

Un commerçant en mazout déclare aussi au Temps que de nouveaux intermédiaires interviennent dans le marché du pétrole: «Il y a cinq mois, alors que le cours du pétrole se situait, comme aujourd'hui, entre 28 et 29 dollars le baril, nous achetions notre mazout à 37 francs les cent litres. Aujourd'hui, nous sommes obligés de le payer entre 41 et 42 francs. Comment explique-t-on cette différence? A mon avis, de nouveaux acteurs spéculent dans ce marché.»

Comment vont évoluer les prix des produits pétroliers? Depuis que les pays de l'OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) ont décidé, sous l'impulsion de l'Arabie Saoudite, d'ouvrir le robinet, le prix du pétrole est sagement repassé sous la barre des 30 dollars atteinte en juin. De fortes évolutions sont-elles attendues dans les mois à venir? Selon Christian Fournier, trader dans le pétrole chez GNI à Genève, «les marchés ont intérêt à maintenir le prix du pétrole au-dessus de 24 à 25 dollars le baril». L'opérateur confirme que de nouveaux spéculateurs interviennent dans ce marché ainsi que dans ceux d'autres matières premières.

Le trader de GNI estime par ailleurs que le prix devrait continuer, dans les trois mois qui viennent, à évoluer entre 25 et 30 dollars le baril. Les variations des stocks et une réunion de l'OPEP agendée au mois de septembre peuvent cependant peser sur l'évolution des cours. Sans oublier les incertitudes concernant l'évolution de l'économie américaine, certains experts penchant pour un atterrissage en douceur, d'autres pour un atterrissage forcé.

Mais d'ici là, la plupart des propriétaires risquent d'être contraints d'effectuer leurs commandes en mazout. Si les propriétaires doivent aujourd'hui débourser davantage d'argent pour chauffer leurs immeubles, tout le monde n'est pas perdant dans cette affaire. Les grandes compagnies pétrolières annoncent d'impressionnants bonds de leurs résultats, à l'exemple du géant Shell, qui a rendu public jeudi un bénéfice net après ajustement (hors effets de stocks) de 6,278 milliards de dollars au 1er semestre. Cela représente une hausse de 106% (!) par rapport à la même période de l'année précédente.

Un autre acteur peut se frotter les mains: Hugo Chavez, le populiste président du Venezuela. La flambée des prix du pétrole a profité à l'économie vénézuélienne, fortement liée à l'or noir (troisième pays exportateur). Les caisses de Caracas se sont remplies et l'ex-militaire, qui préside aux destinées du pays, a pu se faire réélire sans trop de mal dimanche dernier.