Manpower, spécialiste du recrutement présent dans 80 pays, et comptant 30 000 employés fixes, s'inquiète également des effets des changements technologiques sur le marché du travail. Entretien avec Jonas Prising, directeur général du groupe basé à Milwaukee, aux Etats-Unis, qui s'exprime aussi sur les évolutions du travail avec l'arrivée de nouveaux acteurs, comme Uber.

L'emploi est un thème central à Davos cette année. Beaucoup de participants ont soulevé des inquiétudes alors que l'automatisation et l'intelligence artificielle mettent des millions d'emplois en danger. Partagez-vous ces craintes?

Oui, les emplois vont être affectés par les changements technologiques, certains vont disparaître, d'autres seront créés. L'histoire montre que les révolutions industrielles ont été accompagnées par davantage de créations que de destructions. La question aujourd'hui est la suivante: est-ce que ce sera encore le cas cette fois? Il y aura une nouvelle création de richesse, mais il n'y a pas de garantie sur ce point. De notre point de vue, nous devons nous demander comment nous pouvons faciliter cette transition.

Beaucoup de chiffres ont été cités: 47% des emplois en danger aux Etats-Unis, 5 millions d'emplois dans les pays développés. Qu'en pensez-vous?

Personne ne peut vraiment articuler un chiffre précis. En réalité, on peut faire jusqu'à 90% des tâches humaines grâce à des robots ou à l'intelligence artificielle. Mais on ne le fait pas. Jusqu'à présent, on a choisi de les utiliser pour complémenter l'activité humaine en pensant accroître la richesse de cette manière. Je suis plutôt optimiste, je pense que si l'on gère bien la transition, plus d'emplois seront créés que détruits.

Certains pays sont-ils mieux armés dans cette transition? Les Etats-Unis, qui sont plus ouverts aux nouvelles technologies?

Aux Etats-Unis, le marché du travail fonctionne selon l'offre et la demande uniquement. C'est à la fois extrêmement brutal et extrêmement efficace. On le voit d'ailleurs dans l'élection présidentielle américaine, beaucoup de gens sont mécontents, la distribution des richesses n'est pas équitable. De façon générale, les sociétés qui regardent vers le futur sans empêcher le progrès s'en sortiront mieux. Celles qui tentent de freiner et de protéger le passé auront davantage de problèmes. Ensuite, il faut penser à une redistribution des emplois et de la richesse plus équitable. Prenez la Pologne: la productivité y est élevée, mais les heures travaillées sont moins moindres. Cela signifie qu'il y a un meilleur partage de l'emploi. On ira peut-être d'ailleurs dans cette direction. Il y a 100 ans, il était normal de travailler 80 heures par semaine. Maintenant on considère 40 heures comme normal. Mais cela peut changer. Et il y a plusieurs formes d'emplois à encourager: indépendant, libre, temps partiel, partage, etc.

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Vous mentionnez l'économie du partage. Pourtant, une entreprise comme Uber ne crée pas vraiment d'emploi, elle ne considère pas les chauffeurs comme des employés, mais comme des contractants…

Uber ne crée pas d'emploi? Mais Uber crée des nouvelles formes d'emplois! Cela peut être des revenus additionnels, cela peut correspondre à un choix de vie etc. Il n'y a rien de mal à cela. C'est même une façon d'utiliser mieux les capacités excédentaires de l'économie. Toutes les tentatives de freiner le développement d'Uber sont des erreurs, parce que c'est ce que veut le consommateur.

Mais cela peut aussi être précaire et poser d'autres problèmes…

Effectivement, si le modèle est basé sur le chômage et s'il n'y a pas de contribution au bien commun, c'est un problème. Mais nous sommes au début du phénomène et plutôt que de le rejeter en bloc, il faut penser à lui fournir un cadre. Uber est actif dans un domaine où il existe beaucoup de travail au noir. Faire revenir ces acteurs dans l'économie légale est une bonne chose, car ils contribuent ainsi au bien commun.

Est-ce que le développement de ces entreprises est lié à une volonté plus grande d'indépendance des employés?

On parle de plus en plus du désir d'être indépendant, mais je ne pense pas qu'il augmente. La technologie rend ce statut plus facile, cela ne veut pas dire que la génération des «millenials» veut être indépendante. En revanche, elle sait qu'elle ne peut pas compter sur l'idée d'un job pour la vie.

On parle de risques pour des emplois à moyen terme en raison des progrès technologiques. Mais à très court terme, dans beaucoup de pays industrialisés, des taux de chômage élevés, en particulier chez les jeunes ne constituent-ils pas déjà un problème urgent à résoudre?

Oui, c'est un problème très sérieux lié aux rigidités des marchés européens du travail. Il faut les rendre plus flexibles, pour faciliter l'embauche. Des mesures dans ce sens ont par exemple été prises en Italie récemment. Je parle de flexibilité dans le sens positif, c'est-à-dire des employeurs qui paient les charges sociales et des employés qui paient des impôts. Je ne parle de flexibilité dans le sens du marché noir.

Dans un contexte économique difficile, les organisations font tout ce qu'elles peuvent pour garantir la viabilité de leurs activités. S'il faut licencier pour survivre, elles n'hésiteront pas et elles auront raison. Mais ce n'est jamais facile. Et ce n'est jamais une bonne chose: il faut des gens pour acheter leurs produits et leurs services. Soyons clairs: la hausse des inégalités n'est bonne pour personne, elle n'est pas bonne pour les affaires non plus.

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