Prix

La haute horlogerie récompense la lenteur

L’émailleuse Anita Porchet et le coprésident de Chopard, Karl-Friedrich Scheufele, ont été distingués par la Fondation de la haute horlogerie. Deux personnalités qui refusent de céder aux impératifs du court-termisme financier

La lenteur est aussi une qualité. C’est en substance le message délivré par la Fondation de la haute horlogerie (FHH), qui a décidé de récompenser l’émailleuse indépendante Anita Porchet et le coprésident de Chopard, Karl-Friedrich Scheufele.

Un «Hommage au talent» et un «Hommage à la passion» ont été décernés jeudi soir à la Cité du Temps à Genève à deux personnalités qui ne se connaissent pas mais qui ont un point commun: ne pas céder aux impératifs économiques de court terme en bâtissant des projets et des relations qui durent.


Anita Porchet, peintre miniature

«Si, de nos jours, l’émaillage suscite un réel engouement, c’est à Anita Porchet qu’on le doit. Un temps menacé de disparition, l’émaillage est en effet à nouveau à l’honneur au sein des marques qui accordent un soin tout particulier aux métiers d’art», explique la FHH dans son communiqué diffusé jeudi soir.

En 2015, l’émailleuse indépendante avait déjà reçu le prix Gaia dans la catégorie Artisanat et Création. Son travail, mais aussi et surtout sa contribution à la sauvegarde de cette technique, est ainsi récompensé pour la deuxième fois en deux ans.

Ce rôle de sauveur, Anita Porchet ne tient pas spécialement à l’endosser. «Ce n’est pas mon but, élude-t-elle. Et je ne suis pas seule à y avoir contribué. Les femmes qui m’ont accueillie dans leur cuisine pour m’apprendre leurs secrets, les clients qui m’ont fait confiance, même dans les moments difficiles, ont aussi fait en sorte de conserver ce savoir-faire».

L’émaillage sert à décorer les cadrans. Cette technique ancestrale consiste à peindre en miniature sur une plaque de métal, grâce à du verre translucide coloré à l’aide d’oxydes métalliques. Chauffé plusieurs fois à haute température, cet émail fond et se vitrifie.

«Ma liberté ne s’achète pas»

«La technique s’apprend, la main se forme à la minutie, explique Anita Porchet. Par contre, l’endurance psychique et la résistance à l’échec, sont une question de caractère». L’incertitude liée au 15 à 20 passage au feu, qui permettent de sécher les différentes couches, de leur donner profondeur et intensité aux couleurs, «c’est ce que j’aime dans ce métier. Elle s’oppose à un monde qui maîtrise tout au micron».

Parmi ses clients, l’émailleuse compte notamment Patek Philippe, Vacheron Constantin, Hermès ou Chanel. Elle a plusieurs fois reçu des offres pour intégrer une marque. Mais «ma liberté ne s’achète pas, tranche-t-elle. Je ne suis pas d’accord avec l’idée de priver les autres de ce savoir-faire».

Aujourd’hui, Anita Porchet forme trois personnes dans son atelier de Corcelles-le-Jorat (VD). Elle travaille sur les pièces uniques. Eux sur les petites séries qui permettent, bon an mal an, de stabiliser le chiffre d’affaires de sa petite entreprise. Mais elle insiste: toutes les réalisations qui sortent de chez elle n’ont pas leur pareil. Elle se bat d’ailleurs contre l’émaillage à froid. Comprenez, l’utilisation de vernis synthétiques qui ne sont pas passés à l’épreuve du feu. Une technique qui se répand à grande vitesse dans l’horlogerie, selon elle. «Il ne faut pas industrialiser ce métier manuel qui fait partie du patrimoine. J’espère qu’il survivra au rouleau compresseur de l’économie de marché».


Karl-Friedrich Scheufele, passionné raisonnable

Pour Karl-Friedrich Scheufele, ce prix tombe à pic. Non pas que l’homme fort de Chopard ait un besoin impératif de reconnaissance, mais cette récompense lui revient au moment même ou, de sa propre initiative, il relance la marque Ferdinand Berthoud. Un projet issu «de la passion pour un horloger hors pair», explique-t-il.

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Si le coprésident de la marque a été choisi par le comité de la FHH, c’est parce qu’il est «à la base d’une lente mais sûre montée en puissance de Chopard dans les hautes sphères de l’horlogerie mécanique». Son mérite? Avoir fait renaître une vraie manufacture de mouvements (notamment les L.U.C) au sein du groupe Chopard qui a conduit ensuite à la création de Fleurier Ebauches, pour la production de calibres en plus grandes séries.

Accepter les obstacles

Comme Anita Porchet, Karl-Friedrich Scheufele a pris son temps. La rentabilité n’était pas le but premier. «En 1993, lorsque j’ai présenté mon projet, j’avais tout de même le conseil familial à convaincre, veut-il nuancer. Mais l’on m’a donné la possibilité de travailler à long terme et accepté que mon parcours rencontre des obstacles. Si j’avais été en face d’actionnaires ou d’investisseurs, je ne pense pas que mon idée aurait été acceptée. Il n’y avait pas de réelle nécessité. Un tel projet n’aurait pas pu être réalisé sans la passion. Elle nous amène au-delà de la raison, parfois…».

Cette philosophie, il l’applique aussi dans ses relations aux sous-traitants. Dans le milieu, il se dit que Chopard fait partie des marques les plus accommodantes avec ses fournisseurs, lorsque les temps sont plus durs. «Sans doute parce que nous pouvons nous identifier plus facilement à ces entreprises familiales et à leurs problèmes que des grands groupes régis par des intérêts financiers à court terme», répond celui qui dirige le groupe avec sa sœur, Caroline.

Karl-Friedrich Scheufele n’était pas à Genève pour recevoir son prix, jeudi soir. Il était à Rimini pour la Mille Miglia, une course mythique, sponsorisée par Chopard, entre amateurs de voitures anciennes. Son autre passion.

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