Il y a trente-cinq ans, Shenzhen n’était qu’un tranquille village de pêche dans le delta de la rivière des Perles, surplombant la mer de Chine et à une soixantaine de kilomètres de Hongkong. Son destin a changé en 1978, lorsque Pékin l’a choisi comme l’une des cinq zones pour expérimenter l’économie de marché et l’ouverture au monde. Aujourd’hui, il forme une mégapole de 12 millions d’habitants. Gratte-ciel abritant administrations et entreprises, grandes usines, quartiers résidentiels cousus, cités-dortoirs, centres commerciaux géants aussi garnis que ceux de Hongkong, marchés à ciel ouvert, centres d’exposition, jardins, écoles et terrains de sport font partie du décor. Son réseau routier et de métro léger s’étend aux quatre coins de la ville, rendant le déplacement fluide. Avec ses panneaux publicitaires fluorescents à l’approche des fêtes de fin d’année, Shenzhen incarne visiblement le nouveau capitalisme chinois. Dans le sud, un ­immense parc technologique accueille, dans un cadre verdoyant et calme, les centres de recherche universitaires et d’entreprises.

Dans l’une des tours, Googol Tech occupe 200 chercheurs spécialisés dans le contrôle du mouvement. Quelques dizaines de gravures ornent toute une paroi de la salle de réception; elles dressent la longue histoire de cette science qui permet de programmer des mouvements, de les répéter, de les modifier et ajuster de manière précise. «La Chine a une longue histoire dans ce domaine», explique mon interlocutrice, habillée en jeans et T-shirt et parlant un anglais impeccable. Une charrette à bras dont les deux roues sont taillées dans le bois (1300 avant J.-C.) inaugure la série. Elle est suivie d’une gravure d’un mouvement mécanique, d’un instrument pour mesurer la force d’un tremblement de terre et d’un compas. Une autre montre les Romains qui, grâce à un système de poulie, soulèvent les pierres taillées pour ériger des hauts murs. Les toutes dernières témoignent des temps plus récents: chaînes de production automatisées et robots. Goo­gol Tech est précisément spécialisée dans ces domaines et conçoit des systèmes d’automation et de la robotique pour clients chinois et étrangers.

Dji Innovations nous a aussi ouvert ses portes. Son slogan: «Née pour innover». Inspirée du vol d’oiseaux et du cerf-volant, cette entreprise fondée par Frank Wang, 30 ans et qui vient de terminer ses études en ingénierie et en philosophie, produit des hélicoptères d’une envergure de un à deux mètres et contrôlés à distance. Un jouet pour petits et grands? «Oui, répond Moran Yang, jeune femme énergique et chargée de la communication. Mais l’appareil, dont la première qualité est la stabilité, est utilisé par le cinéma pour filmer des scènes difficiles d’accès ainsi que par les services de secours en cas de catastrophe. Grâce aux hélicoptères Dji dotés de caméras, les secouristes obtiennent les premières images des dégâts.»

Dans le même complexe, la salle d’attente de Perception Digital affiche 70 certificats de brevets. «C’est notre principal atout, fruits de nos recherches. Nous devons protéger nos clients et nos inventions», explique Lin Lan, directeur technique, qui ajoute que le service juridique est au cœur des activités de l’entreprise. Celle-ci fournit des composants électroniques notamment à Motorola et à Philips. Sa toute dernière invention, un appareil qui analyse la flexion du club de golf et anticipe le parcours de la balle. Perception Digital a aussi mis au point un téléviseur waterproof. «Les Japonais en sont fous; ils regardent la télé dans leur bain ou même dans la piscine», rigole-t-il.

Après avoir inondé le monde des marchandises à bas prix (textiles, chaussures, jouets), puis de l’électronique (téléviseurs, fours micro-ondes), les entreprises chinoises commencent à fournir des produits à plus haute valeur ajoutée. Vraiment? Dans la plupart des cas, il ne s’agit que de développements de technologies existantes. L’Empire du Milieu qui a inventé le papier, l’imprimerie, la céramique, la pompe à eau ou encore le compas, ne se distingue plus par ses inventions. A Genève, l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle enregistre certes un nombre croissant de brevets chinois – la Chine devrait détrôner cette année les Etats-Unis, le Japon et l’Allemagne, mais les inventions appartiennent pour beaucoup aux multinationales qui y ont installé leurs centres de recherche. Ou il s’agit d’améliorations sur les technologies déjà existantes.

«Nous avons des lacunes et nous en sommes conscients, explique Eden Woon, économiste de Shang­hai et à présent membre de la direction de la Hongkong University for Science and Technology, l’équivalent de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Le 12e Plan quinquennal adopté par le Parti communiste chinois en début d’année fait la part belle à l’innovation. Le temps des exportations de produits de consommation courante à bas prix est révolu. Et il ne suffit plus de se payer des entreprises étrangères pour avoir accès à leur technologie. L’industrie chinoise doit passer maintenant à la vitesse supérieure.»

«Nos entreprises fabriquent l’iPod, l’iPhone ou les tablettes, mais ne les inventent pas. Elles investissent certes dans la recherche, mais leur but est de trouver un projet commercial immédiat. Elles ne font pas de la recherche fondamentale. Nous payons aussi le prix de 50 ans de collectivisme où les initiatives individuelles ou les esprits créatifs n’étaient pas bienvenus», poursuit-il.

Selon Eden Woon, Hongkong et Shenzhen se profilent ensemble comme un pôle d’innovation. Son université de Hongkong dispose de grands moyens. Le mois dernier, son recteur, Tony Chan, en personne a fait une tournée des universités européennes pour recruter des chercheurs. «Les universités européennes et américaines n’ont plus d’argent. Nous offrons les meilleurs salaires et autres conditions pour établir notre université comme un centre névralgique de recherche», expliquait-il peu après une visite à l’EPFL. La Hong­kong University for Science and Technology possède un campus à Shenzhen, ce qui lui permet d’être financée directement par Pékin.

Long Yongtu, ancien vice-ministre chinois du Commerce, fait remarquer que la Chine a déjà fait des bonds spectaculaires dans de nombreux domaines comme l’agriculture et la biotechnologie, la médecine, la nanotechnologie. Selon lui, le programme spatial chinois en collaboration avec l’industrie des communications est prometteur. Il fait remarquer que le pays fabrique aussi du métro léger et des trains à grande vitesse et qu’il a mis en place l’un des plus vastes réseaux ferroviaires au monde. En effet, la Chine devrait compter un réseau de 13 000 km en 2012, un record mondial. Le trajet Pékin-Shanghai, 1318 kilomètres, est couvert en moins de cinq heures.

Mais il relativise. «L’urbanisation de la Chine est en cours, et environ 10 millions de ruraux viennent s’installer en ville chaque année, explique-t-il. Ces migrants sont peu éduqués et ne peuvent travailler que sur les chaînes de montage.» Selon lui, même si la Chine produit des dizaines de milliers d’ingénieurs chaque année, elle ne dispose toujours pas d’assez de ressources humaines pour canaliser une partie vers la recherche fondamentale. «Nous avons certes des industries high-tech, mais nous sommes loin de vous rattraper», affirme-t-il.