Auteur d'une étude sur l'histoire de la formation des enseignants de 1800 à nos jours, Lucien Cribez s'est intéressé de près aux hautes écoles pédagogiques (HEP). Les réformes en cours d'introduction ont essentiellement unifié la durée de la formation d'un canton à l'autre. Les futurs diplômes seront valables dans toute la Suisse et dans toute l'Europe. En conclusion de son texte publié cet automne par le Fonds national suisse de la recherche scientifique, le chercheur de l'Institut pédagogique de l'Université de Zurich estime cependant que des changements plus en profondeur se font encore attendre. Entretien.

Le Temps: La réforme n'est pas encore terminée et des critiques apparaissent déjà. Lesquelles?

Lucien Cribez: Ce problème frappe toutes les grandes institutions. Il existe de grandes disparités entre les différentes écoles pédagogiques de Suisse. Le contenu des formations semble très changeant d'une école à l'autre. Il y a comme une prolongation des anciens problèmes, liés à la structure fédérale du pays. Mais il n'existe pas d'étude scientifique sur le sujet.

– Vous voulez dire que chaque canton a conduit cette réforme de son côté et qu'il n'existe pas de grandes lignes directrices quant au contenu de la formation?

– Il existe bien un règlement de reconnaissance de ces formations publié par la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l'instruction publique (CDIP). Il ne règle cependant que la structure de la formation. En fait, ce texte précise trois points. Premièrement, la formation sur le terrain doit représenter entre 20 et 30% du temps. Deuxièmement, elle doit proposer des contenus pédagogiques interculturels. Et troisièmement, elle doit comprendre des éléments de pédagogie spécialisée. Et c'est tout!

– En fait on ne s'est jamais préoccupé du fond du problème?

– On n'a réglé que le problème des structures. Si on fait des comparaisons avec le règlement de la maturité, les branches sont définies, de même que le nombre d'heures pour chaque discipline. Pour la formation des enseignants, il n'y a rien d'équivalent.

– Mais alors comment les cantons ont-ils mené à bien leurs réformes?

– Chacun a procédé à sa manière. Il n'y a pas de règle générale. Ils ont pris pour base les anciennes formations et les ont réformées en essayant de renouveler les matières enseignées. On ne s'est pas vraiment préoccupé de ce que doit savoir faire un enseignant.

– Mais la réforme ne doit-elle pas justement permettre à un enseignant de pratiquer dans un autre canton que dans celui où il a été formé?

– On n'a actuellement pas la possibilité d'harmoniser les contenus entre les différentes institutions. Dans le règlement de reconnaissance de la CDIP, il n'y a qu'une liste d'objectifs très généraux.

– Mais pourquoi personne n'a essayé de mieux définir ce que doit être capable de faire un enseignant?

– Le règlement de la CDIP était un consensus maximum. Si on était allé plus loin, le règlement n'aurait pas pu être appliqué. Aujourd'hui, on aurait peut-être fait davantage.

– La formation des enseignants est-elle donc insuffisante dans certaines écoles?

– On ne sait pas encore systématiquement. Il n'y pas encore de recherches sur ce sujet. On peut toutefois dire qu'il existe de grandes différences dans la formation de certains cantons, notamment entre Genève et Thurgovie ou les Grisons.

– Que préconisez-vous pour clarifier la situation?

– Il faut définir ce que chaque maître doit absolument savoir et être capable de faire. Cela doit figurer clairement dans le règlement de la CDIP. Cette tâche n'est pas impossible puisqu'un rapport, intitulé «La formation des maîtres de demain», a été réalisé dans ce sens en 1975. Malheureusement ce travail n'a jamais été valorisé.

– Est-ce qu'il y a une volonté d'établir ce cahier des charges?

– Je crois que la Conférence des recteurs des HEP formée cet été doit réaliser ce travail ces prochaines années. Je crains toutefois qu'elle ne se soucie à nouveau que des structures, mais toujours pas des matières. Par ailleurs, il faut souligner que cette réforme s'effectue avec l'ancien personnel. Même si ce n'est pas une critique, cela freine l'innovation.