Provoquer le changement pour extraire de la valeur. Voilà ce qui obsède ces financiers trentenaires, métamorphosés en activistes. Leurs noms: Mathieu Dubicq, 32 ans, gérant du hedge fund Mellon HBV European Special Situations. Christopher Hohn, 38 ans, gérant de The Children Investment Fund (TCI), le fonds qui a mené la fronde au sein de Deutsche Börse. Ou Christer Gardell, gérant de Cevian Capital, qui secoue les sociétés scandinaves. Il a désormais l'œil braqué sur la Suisse et le Royaume-Uni, «territoires encore vierges».

Des armes moins discrètes

Les Etats-Unis, et plus récemment l'Allemagne, ont déjà goûté au phénomène. L'activisme des hedge funds a triomphé chez Deutsche Börse ce printemps. Chez Morgan Stanley, l'ex-CEO Philipp Purcell, remplacé en juillet par John Mack, est tombé sous les critiques acerbes de Hingfields Capital et Copper Arch, alliés à d'anciens cadres de la banque d'affaires.

Parmi les armes de ces investisseurs à fort tempérament: des lettres hostiles envoyées au conseil d'administration, la déstabilisation des structures de management de l'intérieur, avec la promesse de placer une personne clé au poste de CEO par la suite, la vente à découvert du titre de la société qu'ils jugent mal gérée. Des tactiques qui peuvent attirer l'attention d'acquéreurs hostiles comme des fonds de buyout (capitaux privés).

En Suisse, l'action du groupe Saurer a profité de la montée en puissance de Roger Bühler dans le capital. Le gérant du hedge fund Laxey Partners affiche une forte conviction quant au potentiel d'appréciation de la société.

Cet activisme a rendu plus visibles les hedge funds. Il tranche avec leur réputation d'actionnaires autrefois discrets, qui évitaient d'ameuter d'autres investisseurs sur les bonnes opportunités.

Difficile de les «démasquer»

Du coup, les sociétés cotées ont un besoin de mieux connaître la participation des hedge funds dans leur capital. En Allemagne, la direction de Commerzbank s'inquiète de ces nouveaux activistes, estimant à 4% la part de son capital détenue par deux hedge funds londoniens. Chez DaimlerChrysler, le nouveau CEO, Dieter Zetsche, sent déjà venir la pression des hedge funds, dont l'actionnariat est estimé à 20% du capital, s'il ne prend pas vite des mesures concrètes pour redresser la rentabilité et les parts de marché du fabricant automobile.

Si les CEO veulent savoir à qui ils ont affaire, le statut des SA ne les aide pas. L'identité des actionnaires doit être publiée au-dessus d'un premier seuil, fixé à 5% en Suisse, et à nouveau dès le seuil suivant de 10%. Mais la possibilité existe pour un hedge fund ou tout autre actionnaire d'acquérir, par exemple, plusieurs parts de 4,5% sous diverses formes juridiques, pendant qu'il accumule une position. Si l'identité des propriétaires d'actions nominatives figure au registre des actionnaires, celles des titres au porteur n'oblige pas le détenteur à s'identifier, sauf une fois par an à l'assemblée générale, et seulement s'il s'y présente. La société n'aura alors qu'une estimation approximative et ponctuelle de la composition de ses actionnaires. «Le droit de la société anonyme a pour fondement important l'anonymat des propriétaires, rappelle Olivier Terrettaz, fondateur de DnO consulting, spécialisé dans le gouvernement d'entreprise. Le remettre en cause serait protectionniste.»

En outre, un instrument dérivé se propage, qui masque l'actionnariat: les Contracts For Difference (CFD). Ils permettent aux investisseurs de parier sur les mouvements d'un cours sans détenir directement les titres. Les porteurs de CFD n'ont pas l'obligation de s'identifier auprès de la société.

«Le seuil des 5% est déjà un instrument important, qui permet de détecter qui est dans le capital à un stade précoce, juge Beat Kaeser, gérant d'un fonds de petites et moyennes capitalisations suisses chez LODH & Cie. Par ailleurs, il ne tient qu'aux sociétés de maintenir un contact étroit avec les principaux actionnaires, et de s'assurer que ces derniers restent dans le capital. Après tout, conclut le gérant, si les hedge funds achètent, c'est qu'un actionnaire a accepté de vendre: il n'est peut-être pas entièrement satisfait.»

«35% de la dette primaire»

Le marché de la dette donne des indications plus précises: «En Europe, les hedge funds détiennent 35% de la dette primaire des sociétés, et cette proportion atteint et peut dépasser 50-60% pour la dette secondaire, soit les sociétés «distressed», souligne Larissa Rosanoff, analyste en fonds mutuels et hedge funds chez Bordier & Cie. Elle cite le cas d'Eurotunnel, dont les 260 banques créancières ont vendu les 6 milliards d'euros de dette à des hedge funds, et notamment au groupe Soros. Eurotunnel en bénéficiera-t-il? «Dans le cas des entreprises d'intérêt public, l'influence des hedge funds n'est pas forcément souhaitable. En revanche, elle l'est lorsqu'il faut redynamiser une entreprise», juge la spécialiste.

90 hedge funds activistes

Il existerait quelque 90 hedge funds activistes de par le monde, contre 40 il y a trois ans, selon Bloomberg. Leur pouvoir vient de la mauvaise publicité qu'ils créent autour de leur cible. Un maître du genre: Daniel Loeb. Véritable terreur des CEO, ce gérant du hedge fund Third Point, qui contrôle 3,5 milliards de dollars, enregistre un rendement moyen annuel de 28,9% depuis sa fondation en 1995, soit plus du double des 12,5% enregistrés par des hedge funds similaires, selon Bloomberg.

Il n'y a pas que des «génies»

Tous ne sont pas aussi doués. «Il faut se méfier des petits nouveaux qui lancent un fonds et se fixent comme objectif 30% de positions activistes, car les vrais activistes, il y en a très peu», avertit un gérant de hedge fund. Dans le cas de Deutsche Börse, illustre-t-il, le meneur était le gérant de TCI, Christopher Hohn, qui fait partie des «génies», selon lui.

Cette tendance, explique le gérant, n'est autre qu'une dérive de la stratégie «event-driven», ou événementielle, et des tactiques d'arbitrage liées aux fusions et acquisitions. «Ce que je n'aime pas, conclut le spécialiste, est que cela devient une mode…»