Finance

Pourquoi les hedge funds financent le Brexit

Une poignée de dirigeants de la City n’a pas digéré les règles imposées par Bruxelles après la crise de 2008

Dans le genre cow-boys, ils sont plutôt la version retraitée: crânes dégarnis, ventripotents, habillés de costumes cravates… Mais leur vision de l’économie est bien celle du Far West: le shérif, qu’il apparaisse sous la forme de Bruxelles ou du régulateur britannique, les incommode. Ils sont ultra-minoritaires, mais très riches: un groupe de quelques dizaines de dirigeants de hedge funds, d’économistes, de courtiers… La plupart d’entre eux financent la campagne du Brexit. Les autres sont les intellectuels de la cause.

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Peter Hargreaves, qui va bientôt fêter ses 70 ans, est de loin le premier donateur. Le milliardaire a versé 4,5 millions de francs à Leave.eu, l’organisme officiel qui fait campagne pour sortir de l’Union européenne. A peine de quoi égratigner sa fortune de 3,1 milliards de francs.

L’UE ne fait que rendre la vie difficile à tout le monde

En 1981, il a créé de sa chambre à coucher Hargreaves Lansdown, une société d’investissement tournée vers les petits porteurs. Aujourd’hui, celle-ci a 783 000 clients et gère un portefeuille de 80 milliards de francs. Peter Hargreaves, qui a désormais quitté l’entreprise qu’il a fondée, garde de cette expérience de self-made-man une croyance absolue dans l’entreprenariat et la prise de risques. «Je crois honnêtement que l’UE ne fait que rendre la vie difficile à tout le monde. La régulation et la législation sont vraiment très lourdes.»

Mieux encore, selon lui, l’incertitude économique provoquée par le Brexit serait positive. «Le sentiment d’insécurité est une bonne chose. Hors de l’UE, nous nous sentirons un petit peu isolés, et ce sera très bien.» Selon lui, ne pas se reposer sur ses lauriers obligerait le Royaume-Uni à s’adapter et à devenir plus compétitif. Le premier ministre David Cameron réplique qu’il est trop facile de donner des leçons quand on est milliardaire. «L’insécurité est peut-être fantastique si vous êtes un dirigeant de hedge fund, mais pas si vous êtes ouvrier dans une usine d’automobile, ou agriculteur, ou étudiant.»

Un secteur en lutte permanente contre Bruxelles

David Buik est un autre de ces cow-boys. A 72 ans, ce farouche défenseur de la place financière de Londres est l’un des courtiers britanniques les plus médiatiques. Pour lui, sortir des Vingt-Huit serait un immense soulagement. «Bien sûr, au début, il y aura des problèmes. Mais nous allons obtenir un tel sentiment de liberté. La City se construit depuis soixante-dix ans, et elle est bien plus forte que le reste.»

Que répond-il à JPMorgan ou à HSBC qui menacent de délocaliser leurs emplois en cas de Brexit? «Je leur souhaite de très bonnes vacances. Allez en Europe si vous voulez, mais je vous le prédis: vous reviendrez à Londres. Je suis très fier de ce que nous avons réussi à la City.» Et puis, se reprenant, il atténue: «Ça peut paraître arrogant, mais vraiment, j’essaie d’être factuel…»

Un autre facteur explique le soutien au Brexit chez ces financiers: le sentiment d’être en lutte permanence contre Bruxelles est généralisé. En 2009, juste après la crise financière, l’Union européenne a imposé une directive sur les hedge funds, qui est très mal passée. Les dirigeants de ces fonds ont souligné, à juste titre, ne pas être responsables de l’explosion des «subprime», qui venait des grandes banques. Paul Marshall, qui dirige Marshall Wace, l’un des plus gros fonds spéculatifs de la City, fait partie de ceux qui ne décolèrent pas.

«Plutôt qu’une réponse rationnelle, basée sur des faits, la Commission européenne a lancé une attaque sauvage contre les hedge funds, laissant les banques et leurs lobbyistes presque intouchés», écrivait-il en février dans une tribune publiée par le Financial Times. Il cite un député européen belge, qui aurait dit: «Si vous êtes dans un bar et qu’une bagarre démarre, vous ne frappez pas la personne qui a commencé la rixe, mais la personne que vous avez toujours voulu frapper.» Marshall Wace, comme beaucoup de ses collègues de la City, semble appliquer la même logique en soutenant le Brexit.


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