André Gide appelait un livre manqué celui qui laisse intact le lecteur. Les hedge funds sur l'énergie sont donc semblables à de bons livres. Personne n'est épargné. Les palpitations sont garanties. L'énergie, c'est le thème chaud du moment.

La hausse des prix et surtout leur volatilité ont bâti d'énormes fortunes. Celle de T.Boone Pickens, 77 ans, a épousé la courbe du brut. Le «hedge fund trader de l'année», selon le magazine Trader Monthly, a gagné 1,5 milliard de dollars en 12 mois en pariant sur la hausse du pétrole. C'est le bon filon: au 4e et au sixième rang du top 100, on trouve d'autres stars de l'énergie. Dire qu'il y a cinq ans, les gérants de matières premières avaient quasi disparu de la planète financière. Bien sûr les risques sont aussi gigantesques. Le hedge fund Amaranth n'a-t-il pas perdu 5 milliards dans le gaz naturel en une semaine?

Après de coupables inhibitions, les banques redoublent d'efforts pour se doter de traders de qualité dans l'énergie et pour émettre de nouveaux produits dans ce secteur. Mais pour ces traders hors pair, l'appel du large est si fort... Des as de haut vol quittent leur employeur pour créer leur propre hedge fund. Cet été, deux stars de Swiss Re, Mark Tawney et Bill Windle, ont abandonné les rives de la réassurance pour traiter les risques météo et les matières premières qui lui sont liées, selon la revue Energy Risk. Petit détail, tous deux ont fait carrière auprès d'Enron, le géant de l'énergie disparu dans un scandale.

On se précipite dans l'énergie, mais il y a encore de la place. On y trouve à peine 450 hedge funds, avec 60 milliards de dollars sous gestion. Un chiffre bien modeste en regard des 1200 milliards de dollars pour l'ensemble des hedge funds, selon le rapport d'enquête du Sénat américain (27 juin 2006). La raison tient au petit effectif de traders capables de survivre à vingt ans de marchés baissiers dans l'énergie.

Chacun doit se méfier de ses propres sentiments

Les survivants sont toutefois d'excellente qualité. D'ailleurs la Banque Syz lancera dans quelques semaines un fonds de hedge funds qui investira «dans les 15 à 20 gérants, certes parfois assez âgés mais expérimentés, qui présentent d'excellentes performances malgré l'étendue des difficultés rencontrées pendant toutes ces années», selon José Galeano, responsable de l'investissement pour la Fondation 3A, à Nyon. Ce nouveau fonds sera, par sa nature particulière, limité à 200 à 300 millions de francs.

Les hedge funds spécialisés dans l'énergie forment un monde bien à part. Ces capitaines qui ont traversé des mers chahutées savent par expérience que les fondamentaux du marché - soit les tendances de l'offre et de la demande - ne suffisent pas pour maintenir le bateau à flot. La géopolitique peut jouer de mauvais tours à un investisseur. Une déclaration de Ahmadinejad, un geste de Hugo Chavez, et une fortune se fait ou se défait.

La psychologie joue aussi un rôle: attention aux sentiments du trader. Les facéties du fonds MotherRock en témoignent, qui a dû fermer ses portes en août à la suite de lourdes pertes dans le gaz naturel. En mai dernier, il gérait encore 430 millions de dollars d'actifs. La hausse des températures en juillet a poussé les prix violemment à la hausse. Selon José Galeano, le hedge fund aurait commis l'erreur de ne pas couper ses pertes et d'augmenter ses positions. Car les joies du hedge fund ne sont pas réservées à tout le monde. D'ailleurs, tout secteur confondu, 848 hedge funds ont fermé leurs portes l'an dernier, malgré une performance moyenne de 9,3%.

Dans l'énergie, un bon trader doit rapidement reconnaître son erreur de jugement et surtout ne pas s'entêter avec une idée. Dans l'autre sens, il doit laisser courir ses bénéfices. En langage économique, on parle d'asymétrie de rendement.

Pour l'instant, l'énergie représente 5% de l'univers des hedge funds, selon Gay Vasey, cofondateur du Energy Hedge Fund Center, à Houston. Parfois ces nouveaux aventuriers de l'investissement sont issus des milieux de l'énergie. Ils ont travaillé pour BP, Exxon ou d'autres multinationales. «En tant que traders d'un groupe pétrolier, ils profitent d'un flux d'informations clés, sur les niveaux des stocks par exemple ou sur la tendance de l'offre. Ils sont en avance sur le commun des mortels. Mais lorsqu'ils quittent ces sociétés et créent leur hedge fund, ils deviennent orphelins de ce savoir», selon José Galeano. En tant que sélectionneur de hedge funds, il préfère d'anciens traders de grandes banques. Contrairement à MotherRock, ils ont l'habitude de traiter dans une structure où les paramètres de risques sont très restrictifs.

La connaissance est maître du jeu sur ces marchés encore peu efficients. Il en va de même des émissions de CO2. Un marché qui atteint déjà 50 milliards de dollars en Europe. Ou celui du soufre (SO2) aux Etats-Unis, dont la taille dépasse celui du blé. Les gouvernements y jouent un rôle considérable, mais ils n'agissent pas selon des considérations de rendement, laissant un vaste espace de jeu aux hedge funds. Sur ces nouveaux marchés, une autre dimension entre en jeu, celle de la liquidité. Dans le négoce d'électricité en Europe du Nord, une petite poignée de traders animent le marché. C'est une donnée importante pour l'investisseur.

Dans les marchés énergétiques traditionnels, les hedge funds directionnels (dits «global macro)» devraient profiter de l'augmentation attendue de la volatilité, selon Thomas Della Casa, stratégiste de RMF.

La montée en puissance de ces fonds inquiète. Déterminent-ils les prix du pétrole? L'enquête du Sénat américain montre que l'augmentation de la demande ne suffit pas à expliquer le niveau élevé des prix. Les stocks sont pleins à ras bords. Les investissements des financiers, dont une part croissante s'effectue à travers des dérivés de gré à gré, influencent le marché. Uniquement sur les Bourses réglementées, ils ont investi 60 milliards sur le marché du pétrole. Ces achats spéculatifs, même s'ils ont l'avantage d'apporter de la liquidité, renchérissent les prix de 20 à 25 dollars le baril, selon certains. Un rapport de Citigroup de mai dernier estime les positions spéculatives à 30 milliards dans le gaz et autant dans le pétrole.

Les hedge funds sur l'énergie constituent un réel apport au marché. Mais attention! Leurs lumières brûlent certains investisseurs et en éclairent d'autres.