Il aurait pu rafler la mise. Il y a un peu plus d’une semaine, Zhou Wang expliquait avoir pris des paris baissiers sur les marchés depuis l’émergence du coronavirus. Les premières semaines de l’année semblaient donner tort à ce gérant de hedge fund basé à Singapour, qui tablait sur une chute des actions de compagnies aériennes et hôtels et la hausse de titres comme Netflix ou des sociétés de jeux en ligne. Toutes les bourses pointaient vers le haut, alors que le virus contaminait déjà une partie de la Chine. Puis, lors de sa visite annuelle dans l’île d’Hainan pour le Nouvel An chinois, le responsable de QQQ Capital s’est senti conforté dans ses prévisions: les rues, les magasins, les restaurants, tout était vide.

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Son pessimiste lui a valu une performance de 77% sur les deux premiers mois de l’année. Le hic? Le gérant expliquait à Bloomberg le 9 mars que la chute des marchés était désormais «exagérée». Il a donc décidé d’empocher ses gains, estimant d’une part que la crise serait moins violente qu’en 2008 – il mentionnait que l’économie reprenait déjà en Chine – et d’autre part que les banques centrales interviendraient pour contenir la panique boursière. C’était juste avant le lundi noir qui a vu les places s’effondrer autour du monde. Et avant le jeudi noir qui a suivi, avec une chute encore plus violente.

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Hedge funds meilleurs que le marché

Il n’est pas le seul à avoir – initialement – bien senti la tournure qu’allaient prendre les événements à la bourse. D’autres fonds ont parié sur la baisse de certains titres, les plus vulnérables aux effets économiques de la propagation du virus. De façon générale, du moins jusqu’à fin février, les stratégies long/short (qui parient sur la hausse de certains titres et la baisse d’autres) n’ont pas forcément gagné de l’argent, mais s’en sortent mieux que le marché.

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Selon la société Eurekahedge, qui fournit des statistiques sur les performances du secteur, la baisse n’a été que de 1,6% en février, contre 8,4% pour le S&P500 et 7,8% pour un indice MSCI des actions mondiales. Fait rare, plus de 90% des gérants ont réussi à battre le marché, selon la société. Il s’agit de la meilleure performance comparée depuis février 2009. En janvier aussi, les hedge funds s’en étaient mieux tirés que les indices boursiers. Il est trop tôt pour savoir si mars sera du même acabit.

«Certaines stratégies de niche ont pu tirer leur épingle du jeu», estime Mathilde Franscini, responsable adjointe pour la gestion institutionnelle multiactifs chez J. Safra Sarasin. Il s’agit par exemple des gérants qui jouent sur la volatilité, qui a bondi au-delà de 50 pour la première fois depuis la crise financière de 2008. Certaines stratégies macro ont également pu s’en sortir, en fonction des positions prises.

Capitulation sur les marchés

Mais tous n’ont pas ce même flair ou ce même coup de chance. Dariush Aryeh, responsable des investissements de Trocadero Funds, la gamme de fonds gérés par Fundana, une société genevoise spécialisée dans les fonds de hedge funds, souligne qu’«il y a de tout chez les gérants. Il semble qu’il y a une capitulation depuis la semaine dernière. Certains sont gagnants en se mettant net short, surtout chez les global macro, mais dans l’ensemble c’est, pour le moment, un très mauvais mois pour les fonds en actions.»

Avant d’ajouter: «Il est encore trop tôt pour savoir si les grands fonds tels que Citadel, Millenium, Balyasny et autres ont réussi à sauver le mois, mais les premières indications nous font penser qu’ils souffrent aussi et sont en train de diminuer le levier.» C'est le cas du plus gros hedge funds au monde, Bridgewater Associates, qui a révélé ce week-end avoir été pris au dépourvu par les turbulences boursières. Son responsable, Ray Dialo, a admis n'avoir pas su comment naviguer et n'avoir rien fait, ce qui a entraîné une perte de 20% pour le fonds principal de la société qui gère 160 milliards de dollars. «Rétrospectivement, nous aurions dû réduire complètement les risques», avouait-il au Financial Times.

C’est que les conditions ont viré drastiquement. «Le changement, entre un début d’année en forte hausse, portée par le rebond économique qui apparaissait enfin, et la chute massive depuis la fin février, a été brutal», reprend Mathilde Franscini. Difficile de s’adapter lors de mouvements aussi violents et rapides. Une évolution en forme de «V» inversé qui a pris tout le monde de court.

Même en 2008, la chute des bourses n’avait pas été aussi rapide. En l’espace de quelques séances, jusqu’à lundi dernier, les grands marchés ont perdu près de 30%. Et la situation ne s’est ensuite pas améliorée. De tels mouvements apportent le risque que tout le monde soit perdant: ceux qui ont misé sur la hausse puis tout reperdu et ceux qui ont misé sur la baisse mais ont très mal commencé l’année.


Les rares actions qui ont progressé grâce au coronavirus

Vendredi, l’action Roche a bondi de près de 5% en matinée après l’annonce selon laquelle les autorités américaines avaient autorisé en urgence un test de dépistage développé par le groupe pharmaceutique bâlois. Les valeurs de la pharma pointaient alors dans le peloton de tête de la bourse suisse, dans un marché bien orienté au lendemain d’une journée noire (-9,6% pour le SMI). Cet épisode montre que, malgré le passage des bourses en «bear market» (marché baissier), des sociétés ont enregistré de belles progressions au cours des deux dernières semaines. Aux Etats-Unis, on peut citer des acteurs des biotechnologies comme Gilead Sciences ou Moderna Therapeutics, le fabricant de vêtements de protection Lakeland Industries ou encore le spécialiste des vidéoconférences Zoom. Leur progression a été marquée entre le 20 février et le 6 mars, avant de subir généralement un repli.

Car sur la semaine passée, il est plus difficile d’identifier des gagnants. En Suisse, deux des trois meilleures actions sur cette période sont des penny stocks, Perfect Holding (services à l’industrie aéronautique) et Relief Therapeutics. Le cours de cette dernière a doublé le mercredi 11 mars, après l’annonce qu’une étude supplémentaire serait lancée pour un futur médicament contre des problèmes respiratoires, la cause principale des décès liés au Covid-19. Après cette folle envolée, le titre valait 0,8 centime vendredi matin. Troisième gagnant du marché suisse sur la semaine écoulée, le biochimiste Bachem affichait une progression hebdomadaire d’environ 2% vendredi en fin de matinée. Sans lien avec le coronavirus cette fois. S. R.