Le Temps: Vous travaillez pour Bunge, un groupe américain leader mondial dans la transformation du soja, du colza ou du tournesol. Comment expliquez-vous la récente ascension du prix des matières premières agricoles?

Jean-Louis Gourbin: Cela tient d'abord à une forte hausse de la demande. Contrairement à ce qui a pu se produire dans le passé, les pays en développement ne laissent plus leur population mourir dans des famines. On peut s'en réjouir. Ces Etats utilisent leur développement économique pour nourrir leurs habitants. Hélas, des pays comme la Chine ne disposent pas des ressources agricoles pour y parvenir. Ils doivent donc en importer, ce qui exerce une pression sur les cours.

Ensuite, ces pays augmentent non seulement leur consommation parce qu'ils nourrissent plus de monde, mais aussi parce leur niveau de vie et leur mode de vie les conduisent à acheter davantage d'aliments. S'ajoute à cette demande celle en biocarburants.

Enfin, côté offre, la situation est tendue. Nous venons de connaître de mauvaises récoltes, en Australie à cause de sécheresses, aux Etats-Unis en raison d'inondations.

- L'arrivée sur ces marchés des financiers, hedge funds et fonds de pension accusés de spéculer ne gonfle-t-elle pas les cours?

- Il existe de fortes fluctuations parce que l'offre et la demande sont très serrées. Ces «spéculateurs», comme vous dites, apportent de la liquidité sur le marché, ce qui est une bonne chose. Je ne pense pas qu'ils influencent la tendance des prix, qui est à la hausse. En revanche, ils accentuent les fluctuations de court terme, et ils débauchent certains de nos collaborateurs. De ce fait, ils constituent un certain danger, d'autant qu'ils ne subissent pas les mêmes contraintes que nous: transformer du tournesol ou du soja nécessite un gros fonds de roulement, et d'importantes installations. Heureusement, notre taille et notre expérience nous permettent de leur résister! Nous n'avons toutefois guère d'autre choix que de nous habituer à vivre avec eux. Si les récoltes de cette année sont bonnes et que les prix se détendent, je ne serais pas surpris de les voir déserter le marché presque aussi vite qu'ils y sont arrivés.

- Bunge aussi, qui vient de signer une très bonne année 2007 et a relevé ses objectifs de rendement pour 2008, en profite...

- Nous ne sommes pas des spéculateurs. Pour nous, le trading revient à acheter des matières premières d'un pays qui en exporte pour les transformer, les acheminer et les revendre à un autre qui en a besoin. C'est le cas des tourteaux du Brésil exportés vers l'Italie, l'Espagne ou la France, qui n'en produisent pas suffisamment pour répondre aux besoins de leurs élevages de porcs ou de poulets.

- Que peut-on faire pour résoudre la crise alimentaire mondiale? Interdir les hedge funds?

- Ce n'est pas à nous de les interdire, mais aux Etats. Je doute cependant qu'on puisse les éviter.

- Alors que faire?

- Il faut agir sur l'offre, ce à quoi nous nous employons d'ailleurs. Nous avons beaucoup investi en Ukraine ou dans les pays traversés par le Danube. Ils sont sous-équipés et produisent avec des rendements jusqu'à quatre fois inférieurs à ceux de la France ou de l'Allemagne. Nous aidons les paysans à se développer. Il y a beaucoup à faire. Au Brésil, où nous sommes très présents, il existe autant de terres cultivables non exploitées que les surfaces actuellement utilisées aux Etats-Unis. Et cela sans prendre un mètre carré sur les forêts tropicales!

Bunge mise d'ailleurs principalement sur les pays en développement. Nous facilitons leur croissance, faisons d'eux des exportateurs, et assurons ainsi notre propre développement.

- En vous rapprochant des paysans, vous sécurisez des ressources pour lesquelles tous les grands groupes se battent...

- Nous leur apportons d'abord notre expertise, et les aidons à se financer, ce que les banques traditionnelles refusent car c'est pour elles trop coûteux. Nous, nous connaissons les fermiers et leur métier depuis des décennies.

- Certaines ONG déplorent que les paysans ne profitent pas du renchérissement des matières premières. Les grands groupes comme le vôtre ne les exploitent-ils pas?

- Je peux vous assurer que lorsque les cours sont hauts, les fermiers sont riches. Ils sont tous très malins, même les petits, et ce dans n'importe quel pays.

- Les OGM peuvent-ils aider à résoudre la crise alimentaire?

- Oui. C'est une innovation qui a prouvé sa valeur, et qui a été largement adoptée par les paysans des Etats-Unis, du Brésil ou d'Argentine. Les OGM limitent la consommation d'eau, réduisent le risque de mauvaise récolte, ce qui produit des revenus plus réguliers.

- Pourtant, en Europe, on parle des incertitudes sanitaires qui les entourent et les populations s'y opposent!

- C'est un luxe de pays riches, et surtout un blocage psychologique. Cela me rappelle le point de vue de mon patron chez Danone lorsque j'y travaillais: les scientifiques ne se prononcent pas clairement, les politiques non plus... et les consommateurs, mes clients, disent qu'ils n'en veulent pas. Tant qu'ils accepteront d'en payer le prix, je leur proposerai du sans OGM, m'expliquait-il. C'est aussi ce que nous faisons.