C'est un club d'aînés très fermé: «ll faut avoir au moins deux cents ans, une bonne mine financière et avoir toujours la famille fondatrice qui tient les rênes.» Pina Amarelli, la nouvelle présidente des Hénokiens, se trouvait ces jours derniers à Genève avec ses associés pour leur assemblée générale et pour s'entretenir de la difficulté de rester une entreprise familiale sur le long terme. L'usure des siècles ne fait pas peur aux Hénokiens. Cette association, créée à Bordeaux en 1981 par la famille fondatrice des spiritueux Marie Brizard, regroupe une trentaine de membres, principalement français et italiens, dont les effectifs vont de dix personnes à plusieurs milliers. Aucun Suisse n'en fait partie. Tous célèbrent Hénoch, le père de Mathusalem dans la Bible, une fois par an en un lieu différent dans le monde afin d'échanger des idées.

Pour l'instant, les Hénokiens ont plutôt un profil d'industriel, à l'instar d'Amarelli, le spécialiste du réglisse, qui exporte à travers le monde ses petits bonbons et qui se diversifie en fournissant en arômes les parfumeurs comme Guerlain. «Beaucoup d'entre nous se sont lancés au XVIIe siècle, avant même que la révolution industrielle n'ait eu lieu. C'est une gageure d'être encore là», signale la présidente. La plus ancienne entreprise de l'association, Hôschi – une auberge nippone –, a pas moins de 1300 ans. Parmi les noms du club, on retrouve le plus vieux fabricant d'armes du monde l'italien Beretta (fondé en 1526), la manufacture de hameçons VMC (1679) de la région de Belfort, William Clark (1700), spécialiste irlandais de la toile de lin ou le viticulteur Hugel (1639) de Riquewihr en Alsace.

«Le taux de mortalité des entreprises n'a peut-être jamais été aussi élevé et on parle aux Etats-Unis d'une durée de vie moyenne qui ne serait que de trois ans. Ce ne sont plus des firmes mais des fusées», s'amuse Pina Amarelli, qui dit rechercher avec ses collègues le meilleur moyen d'assurer la pérennité des sociétés familiales. L'association travaille avec des spécialistes académiques des entreprises familiales pour tenter de définir «la formule magique» qui fait qu'une entreprise puisse se transmettre entre générations sans trop de dommages. «C'est un véritable défi, souligne Jean Hugel, qui n'avait pas de fils et dont les deux filles n'ont pas été intéressées par la reprise de l'activité. Dans mon cas, soit votre fille se marie avec quelqu'un qui n'est pas du métier et vous perdez en quelque sorte l'investissement d'une dizaine de générations. Soit elle s'unit avec un concurrent et là c'est encore pire», s'amuse l'entrepreneur, qui a finalement trouvé la solution du côté de ses neveux.

Selon le patriarche de ce fleuron du vignoble français, «les multinationales ont à apprendre des structures comme les nôtres». Et ce dernier de raconter son anecdote préférée. «Les gens de Cadburry Schweppes m'ont dit un jour que j'avais un excellent consultant en packaging. Tout ça parce que l'étiquette de mes bouteilles a une inscription en rouge sur fond jaune.» Le père de Jean Hugel, qui avait travaillé pour Maggi à Berlin, s'était servi d'une étude de marché de ce dernier réalisée en 1895, et qui mettait en avant l'avantage chromatique que représentait une telle combinaison de couleurs. «Quand je suis dans un magasin où des centaines de bouteilles sont exposées, je reconnais la mienne au premier coup d'œil.»

Fiscalité contraignante

Que ce soit sur le plan des relations familiales ou des aspects patrimoniaux, la préoccupation majeure des Hénokiens tourne principalement autour de la succession. Pour Pina Amarelli, onzième génération de la famille à la tête de l'entreprise, «la plupart des pays ont des règles fiscales qui rendent difficile la transmission d'un bien industriel». Cette dernière défend l'idée des conseils de famille, qui permettent à ses membres de se réunir en dehors des conseils d'administration pour parler d'aspects patrimoniaux plus larges que les comptes de l'entreprise. Les Hénokiens avaient d'ailleurs demandé à Pictet & Cie de leur organiser une présentation de leur concept de «familly office» lors de leur assemblée générale à Genève. Le banquier privé, qui aura 200 ans dans cinq ans, n'a pas indiqué s'il fêterait son bicentenaire en rejoignant les rangs des Hénokiens.