A l’occasion des 20 ans d’Axa Investment Managers, Henri de Castries, président de la direction générale et du conseil d’administration du groupe Axa s’est exprimé mardi à Zurich sur le changement de modèle des assurances et sur les risques. Au sein des risques géopolitiques, à son goût, le plus grand risque d’instabilité se situe au Moyen Orient (Iran, Arabie, Turquie). En dehors des risques classiques, le plus grand est le cyber-risque «le seul qui puisse m’empêcher de dormir», a-t-il déclaré.

Le Temps: Qu’est-ce que les assurés peuvent attendre d’une numérisation de l’assurance et de la disruption de l’économie ces cinq prochaines années?

Henri de Castries: «Nous investissons dans le monde entier.» La numérisation de l’assurance va permettre une augmentation de la qualité de service pour les assurés. La grande opportunité des nouvelles technologies est de mieux connaître les risques, donc à la fois de mieux les prévenir, les tarifer et en réparer les conséquences.

– L’«ubérisation» possible de l’assurance conduira-t-elle à l’arrivée d’acteurs complètement extérieurs et à la disparition de grandes assurances?

– Pourquoi pensez-vous que ces grands groupes ne changent pas?

– Dans beaucoup de domaines les grands groupes peinent à s’adapter, souffrent du poids des habitudes et prolongent leur modèle d’affaires, non?

– Les grands groupes ont une dimension de complexité supplémentaire. Ils ont un portefeuille de clients qu’ils ont accumulés. Le passage d’un modèle à un autre nécessite une migration. Ce portefeuille de clients facilite la migration. Il garantit les résultats d’aujourd’hui et permet d’investir. Le sujet consiste donc à utiliser les ressources actuelles pour transformer le modèle d’affaire et mieux servir les clients demain et après-demain. Il est juste d’affirmer qu’il y aura de nouveaux intervenants, mais deux ou trois sur cent seulement vont réussir. Je préfère être un joueur traditionnel conscient de la nécessité du changement et avec les ressources pour le gérer qu’être un petit nouveau qui démarre et n’est pas sûr de réussir.

– Il y a un changement de métier en même temps. Les scientifiques prennent le pouvoir et modifient le mode de prise de décision, non?

– Je ne suis pas d’accord. C’est une amélioration des outils, mais pas un changement de métier. Comme le passage des flèches au fusil, c’est une amélioration des moyens.

– Les risques changent aussi, de la cybercriminalité à la voiture sans conducteur. Est-ce qu’il s’agit de changements classiques?

– Ce sont des changements traditionnels. Prenez l’analogie avec le XIXe siècle. A l’époque, on assurait surtout le transport à cheval. Aujourd’hui, on assure des satellites, mais cela ne pose aucun problème nouveau.

– Dans la banque, on s’attend à un changement culturel majeur avec les nouvelles technologies. N’y aura-t-il pas de changement culturel dans l’assurance?

– Le changement culturel se réalise à travers la nouvelle façon de faire notre métier pour servir nos clients à la fois mieux et plus vite. Les dimensions temps et qualité changent.

– Vous investissez beaucoup dans la Silicon Valley et dans des start-up qui démarrent dans un garage et peuvent devenir leader. Que rapportent ces investissements pour Axa?

– Cela nous apporte une intimité beaucoup plus grande avec les acteurs de ce monde-là, donc la capacité à intégrer l’innovation beaucoup plus vite.

– Combien avez-vous investi dans ces projets numériques?

– Nous avons investi 950 millions d’euros sur la transformation digitale en 2013, 2014 et 2015 et le rythme va continuer. L’important n’est pas seulement dans le montant financier de l’investissement, mais dans celui en talents.

– Comment répartir et mieux comprendre ces 950 millions?

– C’est difficile à préciser, mais on peut le mesurer par les services nouveaux offerts aux clients, par la vitesse à laquelle l’entreprise se transforme.

– Comment investirez-vous à l’avenir dans la numérisation?

– Nous investissons partout dans le monde, en priorité dans l’analyse des données, ce qu’on appelle Big Data, et dans la transformation de la distribution. Mais il ne faut pas croire que les forces de vente classiques, c’est-à-dire les agents, sont condamnées. Même dans la Silicon Valley, il y a toujours des agents d’assurance. Ils se sont appropriés les outils de la modernité et travaillent sur Facebook.

– Vous avez dit dans votre exposé que la seule chose qui vous empêche de dormir, c’est le cyberrisk. Est-ce un combat perdu d’avance, sachant que c’est un marché encore très modeste?

– C’est un petit marché parce que les gens ne sont pas assez couverts, mais il va se développer. Comme pour le vaccin, jusqu’à Pasteur le marché du vaccin n’était pas très développé. Les gens ont pris conscience du risque et le marché s’est développé. Aujourd’hui, le risque de cyber-attaque devrait être un sujet de conseil d’administration. Quand il le sera, on passera à la question de la manière de se couvrir.

– Le cyber risque est-il vraiment pour vous le plus grand risque? Certains autres risques, comme le risque géopolitique au Moyen Orient, n’est-il pas plus inquiétant du moins à court terme?

– C’est un risque sous-estimé. Tous les jours des individus et des entreprises sont victimes de cyber-attaques. C’est un vrai risque de dysfonctionnement.

– On dit que vous débutez votre dernier mandat de 4 ans à la tête du groupe. Quels sont vos objectifs pour ces quatre prochaines années?

– C’est la transformation du groupe pour être préparé à ce nouvel environnement.

– Est-ce que vous allez augmenter plutôt le dividende ou les fonds propres?

– La réponse est dans le taux de distribution du bénéfice. Pourquoi garder une partie du bénéfice si ce n’est parce qu’on veut l’utiliser dans des projets qui rapporteront au Groupe? Aujourd’hui, il est de 45%. On distribue 45 francs sur 100 francs de bénéfice et on réinvestit 55 francs. Notre politique est d’avoir un taux entre 40 et 50%.

– Vous craignez une bulle boursière en Chine. Allez-vous modérer votre expansion dans les pays émergents en conséquence?

– C’est le premier risque pour l’économie mondiale parce qu’une grande partie de la croissance vient de là. Si cela s’arrête là-bas, la mécanique se grippe. Nous sommes vigilants. Nous investissons beaucoup en Asie, en Chine, à Hongkong, en Indonésie, en Thaïlande. Nous investissons avec des partenaires pour limiter les risques.

– L’action Axa est en forte hausse en 2015, davantage que les concurrents. Que peuvent attendre les investisseurs?

– Toutes les actions d’assurances ont souffert des crises financières et de taux d’intérêt artificiellement bas. Axa a une bonne performance parce que je pense que les investisseurs ont confiance dans le plan stratégique du groupe et sont contents de la hausse du taux de distribution.

– Est-ce que vous vous attendez à une hausse des fusions dans cet environnement de taux bas et de bourse assez haute?

– Dans les sociétés de taille moyenne peut-être, mais ce n’est pas ma préoccupation essentielle. Ma priorité consiste plutôt à transformer le modèle. Quand vous voyez changer le monde à une telle vitesse, vous n’avez nulle envie de fusionner. Les fusions font perdre du temps.