Biographie

Henri de Rothschild, l’hyper-entrepreneur humanitaire

Henri est le plus Rothschild de la dynastie, selon un livre écrit par son arrière-petite fille. Il est le seul de la famille à avoir renoncé à la finance. Il crée des hôpitaux, un théâtre à Pigalle, découvre le lait stérilisé, imagine le chocolat en poudre, finance Marie Curie et investit dans le vin

Henri de Rothschild, décédé le 12 octobre 1947, est le premier de la dynastie à tourner le dos à la finance. Mais il est «le plus Rothschild des Rothschild», parce qu’il descend en ligne directe de quatre des cinq fils du patriarche, Mayer Amschel, écrit Nadège Forestier, auteure d’Henri de Rothschild: un humanitaire avant l’heure (Ed. Cherche midi; 240 pages). La biographe, journaliste et arrière-petite-fille d’Henri, dresse un portrait élogieux, qui regorge d’informations et d’anecdotes. Il est vrai qu’Henri de Rothschild est un philanthrope visionnaire qui foisonne d’idées entrepreneuriales.

Henri de Rothschild naît en 1872 à Paris. Il a 9 ans quand son père décède et mène alors une enfance et une adolescence très austères, sous la stricte surveillance de Thérèse, sa mère. Lui-même parlera de «captivité». Il s’inscrit à la faculté de médecine, frappé par les progrès de la discipline. Il passe sa thèse en 1898, trois ans après son mariage avec Mathilde de Weisweiller.

Une passion pour la santé

Sa première passion porte sur la lutte contre la mortalité infantile, causée partiellement par la mauvaise qualité du lait. Sur les 600 000 litres consommés quotidiennement à Paris, 575 000 sont malsains, surtout dans les quartiers pauvres où le lait est coupé. Henri crée la «Goutte de lait» et vend du lait stérilisé à un prix concurrentiel, il est gratuit pour les mères sans ressources. Le développement sera spectaculaire. Henri n’en tirera pas bénéfice et «faute de temps» vendra l’affaire à Achille Hauser en 1914.

Notre homme est absorbé par la création et la construction de son propre hôpital, la polyclinique Henri-de-Rothschild, achevée fin 1902. De nombreux autres Rothschild financèrent d’ailleurs un hôpital, mais Henri «est le seul à s’être véritablement impliqué au-delà du simple financement», note Nadège Forestier.

Au tournant du siècle, il hérite de l’hôtel parisien de sa grand-mère, à la rue du Faubourg-Saint-Honoré, et quelques mois plus tard, d’une autre propriété aux Vaux-de-Cernay, un domaine de 1500 hectares avec une abbaye.

Le coureur automobile

Le médecin, qui aura trois enfants, est aussi un passionné d’automobile. A 23 ans, il achète une Panhard et se lance dans la course, en participant au Paris-Berlin. Il roule si vite qu’il écope d’un jour de prison et de 10 francs d’amende. Il engage un ingénieur pour développer ses propres voitures. Avec Georges Richard, il cofonde la société Unic et ouvre une usine à Puteaux. Le succès est immédiat. La marque sera vendue à Simca après sa mort, puis à Fiat.

Le philanthrope revient toujours à la santé. Henri s’intéresse au radium et à ses applications thérapeutiques contre le cancer. L’élément chimique a été découvert douze ans plus tôt par Pierre et Marie Curie. Or le radium coûte très cher. Il faut 800 tonnes de minerai pour un gramme de radium. Henri de Rothschild leur en donne un gramme, l’équivalent de 100 000 dollars de l’époque.

Pendant la guerre de 1914, il se fait incorporer comme médecin jusqu’à la découverte de l’ambrine, une pommade pour les grands brûlés, dont il organise la production sur une grande échelle. En deux ans, il fera don de 500 000 kilos d’ambrine.

Au début des années 1920, il vend la demeure du Faubourg-Saint-Honoré, devenue un lieu de rencontre des officiers étrangers pendant la Première Guerre mondiale. Ce dernier deviendra le Cercle de l’union interalliée. Les époux Rothschild qui trouvaient l’endroit trop bruyant achètent une vaste demeure à la Muette, un endroit où Louis XVI se promenait avec Marie-Antoinette.

Le médecin se découvre progressivement un amour pour la mer. Il part à la chasse à la baleine, se fait construire un navire de 60 mètres, l’Eros, et fait un tour du monde.

Un théâtre à Pigalle

Après la mort de sa femme, à 52 ans, Henri de Rothschild s’enflamme pour le théâtre. Il devient directeur du théâtre Antoine avant de se lancer dans la construction du Théâtre Pigalle. Ses ambitions sont internationales. Il veut rivaliser avec les meilleures scènes du monde et y adjoint la construction d’un restaurant, de boutiques et d’une boîte de nuit. L’investissement sera coûteux. Henri de Rothschild écrit lui-même des pièces, 39 au total. Finalement, le théâtre sera fermé en 1948 puis vendu et transformé en garage.

Il se lance aussi dans le vin, achète la Société vinicole de Pauillac. Mais c’est Philippe, son fils, qui se passionne pour le domaine et développe le Château Mouton Rothschild. Ce dernier investit dans la mise en bouteilles au château, bâtit un grand chai et crée Mouton Cadet.

Les initiatives de l’entrepreneur Henri de Rothschild mériteraient à elles seules un ouvrage. Il a l’idée d’embouteiller des jus de fruits et de lancer la marque Verger, investit dans le chocolat en poudre Elesca, puis les parfums Isabey. Des années folles de l’entrepreneuriat.

En 1925, l’inventeur de Monsavon se suicide. Henri de Rothschild rachète l’entreprise, s’associe à l’Alsacien Eugène Schueller et participe au développement de L’Oréal. Il quitte cependant l’aventure très vite et vend Monsavon en 1928 pour investir dans la moutarde Maille, laquelle sera reprise par Poulain en 1952, puis Danone et enfin Unilever.

En 1935, il attrape un virus en Chine, et ne s’en remettra pas complètement. Il souffre aussi de diabète. Au moment où la gauche prend le pouvoir, il part en Suisse, aux Beaux Cèdres à Lausanne. Puis au Portugal. On lui retire la nationalité française.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, le château de la Muette est réquisitionné par les Allemands, de même que son domicile des Vaux-de-Cernay.

C’est à Beaux Cèdres qu’il décède le 10 octobre 1947, à 75 ans. «De toutes les affaires du baron Henri, Mouton Rothschild est la seule qui soit restée dans les mains de ses descendants», conclut l’auteure. Après sa mort, l’essentiel a été dispersé et vendu. L’Eros a été coulé pendant la guerre. Sa collection de livres a rejoint la Bibliothèque nationale. Ses entreprises ont été cédées, le château de la Muette vendu à l’OCDE. Son empreinte majeure se situe dans le domaine de la santé avec la clinique Montmartre et l’Institut Curie, l’un des plus grands centres mondiaux de lutte contre le cancer.

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