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Henry Peter: «Les pratiques philanthropiques sont en pleine mutation»

Un an après sa création, le Centre en philanthropie de l’Université de Genève contribue au rayonnement du mécénat genevois et romand, un milieu qui se professionnalise depuis quelques années. Rencontre avec Henry Peter, son directeur

Le Centre en philanthropie de l’Université de Genève organise en partenariat avec «Le Temps» un colloque sur le thème «Philanthropie, émotions et empathie: quels liens?» lundi 10 décembre 2018 de 18h à 21h au Campus Biotech, 9, chemin des Mines à Genève. Inscription obligatoire.

La Cité de Calvin occupe une place de choix dans le domaine de la philanthropie. La ville abrite les plus grands bénéficiaires mondiaux de dons privés, comme l’Alliance du vaccin (Gavi), l’Organisation mondiale de la santé, le CICR, le HCR ou MSF international. Selon le rapport 2018 sur les fondations en Suisse, publié par l’Université de Bâle, le canton abrite près de 1200 fondations d’utilité publique, pour un patrimoine total de plus de 9 milliards de francs.

Au sein de cet écosystème, le Centre en philanthropie, issu d’un partenariat réunissant l’Université de Genève et plusieurs fondations privées, contribue au rayonnement international de la place philanthropique genevoise. Fondé en septembre 2017, il est unique en son genre en Europe. Rencontre avec le professeur Henry Peter, son directeur, en amont d’un colloque sur les liens entre la philanthropie, les émotions et l’empathie qui se tiendra le 10 décembre prochain à Genève.

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Le Temps: Comment est née l’idée de créer un Centre en philanthropie à l’Université de Genève?

Henry Peter: Du constat qu’il n’y avait dans la région aucune plateforme de réflexion académique consacrée à la philanthropie. Partant de cette situation, nous avons d’abord créé avec le professeur Xavier Oberson les «Philanthropy Series», en 2014. Le succès de ces conférences a incité le recteur de l’Université de Genève à vouloir développer la thématique. Il a ainsi été décidé de créer un centre interfacultaire permettant d’explorer le sujet à l’aide de plusieurs approches, autant du point de vue des sciences humaines (psychologie, éthique, etc.) qu’exactes (économie, neurosciences, etc.). Cette interdisciplinarité est aujourd’hui ce qui nous distingue des autres lieux de recherche consacrés à la philanthropie, en Suisse mais aussi à l’étranger.

Quels sont ses objectifs?

Le centre a pour mission d’encourager la formation, d’assurer l’interface entre la pratique et la recherche, d’organiser des séminaires et conférences permettant aux praticiens et aux scientifiques d’échanger autour de thématiques actuelles, mais aussi d’éclairer les enjeux de la philanthropie par la recherche fondamentale. En matière d’enseignement, un cours sur les aspects juridiques de la philanthropie a été ouvert en septembre dans la faculté de droit. Près de soixante étudiants de master, ainsi que des auditeurs libres, y sont inscrits, ce qui est très réjouissant. Dans le domaine de la recherche, neuf Academic fellows du Centre mènent actuellement des travaux de recherche sur des sujets stratégiques de la philanthropie encore peu inexplorés.

Comment s’organise la gouvernance de l’institution?

Le centre dispose d’un comité stratégique dans lequel siège un représentant pour chacune des différentes facultés impliquées. Son président est le recteur de l’Université de Genève. Un représentant de chaque fondation partenaire est également membre du comité. Les trois fondations originelles sont Lombard Odier, Edmond de Rothschild et une entité genevoise privée qui souhaite garder l’anonymat. Le groupe Swiss Life nous a rejoints cet été. L’idée à terme est d’élargir encore cette base à deux ou trois autres institutions. Leur contribution n’est pas seulement pécuniaire; ces fondations nous assurent aussi une proximité avec le terrain, nous suggèrent des pistes de recherche, nous ouvrent leurs réseaux et peuvent soutenir des projets particuliers. L’une d’elles cofinancera par exemple l’ouverture prochaine d’une nouvelle chaire à la Faculté d’économie et management. Le Centre interfacultaire en sciences affectives (CISA), avec lequel nous collaborons, bénéficiera aussi d’un soutien dans le cadre d’un nouveau projet de recherche.

Comment évolue la philanthropie depuis quelques années face aux nouveaux besoins sociétaux et environnementaux?

Les pratiques philanthropiques sont en pleine mutation. La philanthropie peut être définie comme le fait de donner volontairement pour le bien public. Or, aujourd’hui, on constate une codification de ce bien public, qui recoupe peu ou prou les 17 Objectifs de développement durable de l’ONU. Les besoins sont donc clairement identifiés, ce qui n’était pas le cas auparavant. Les acteurs de la philanthropie sont par ailleurs toujours plus sensibles à la nécessité d’être efficient. Les moyens à disposition étant par définition limités, il faut optimiser l’impact et l’utilisation des ressources disponibles. La recherche et l’enseignement jouent un rôle central dans ce contexte.

Comment se concrétise cette prise de conscience?

Des outils permettent désormais de mieux mesurer les conséquences d’une donation et d’opérer des choix. Fait symptomatique, dans le monde moderne de la philanthropie, beaucoup de termes sont empruntés à la nouvelle économie, comme «business (philanthropy) angels», «seed money», «impact investing», «venture philanthropy» ou «crowdfunding». Ainsi, des techniques auparavant inexistantes permettent désormais de lever rapidement des fonds et de les allouer de manière efficace. L’ensemble de ces méthodes et outils a fait évoluer la philanthropie vers une plus grande professionnalisation.

On parle de Genève comme d’une sorte de capitale de la philanthropie. Qu’en est-il en réalité?

Il existe en effet à Genève une tradition séculaire pour ce qui était appelé autrefois la bienfaisance. Récemment, le gouvernement genevois a déclaré vouloir favoriser les activités philanthropiques. Il s’agit d’une volonté stratégique qui colle à l’esprit de Genève et répond à des besoins en termes de formation et de conditions-cadres dans ce domaine. L’Etat s’est rendu compte que les activités philanthropiques sont intéressantes pour Genève, et qu’il convient d’optimiser les conditions-cadres afin d’inciter plus encore les personnes compétentes à s’installer dans la région. C’est aussi une plus-value en termes d’image pour le canton. Pour ma part, je préfère raisonner à l’échelle du bassin lémanique, car beaucoup d’acteurs philanthropiques importants sont aussi établis dans le canton de Vaud.

Y a-t-il aujourd’hui des domaines un peu oubliés par la philanthropie?

Il y a certainement des secteurs qui requerraient plus de moyens, mais il est difficile d’en pointer du doigt un en particulier. Les Objectifs de développement durable de l’ONU ratissent assez large et couvrent l’essentiel des besoins fondamentaux sur le plan mondial. Bien sûr, certains choix philanthropiques pourront toujours être remis en question, mais on n’oubliera pas la place qu’il convient de laisser à la passion de celles et de ceux qui s’engagent, financièrement ou de toute autre manière, à des fins altruistes. Dans ce contexte, la recherche fondamentale et le travail interdisciplinaire sont essentiels pour identifier quels besoins pourraient être mieux satisfaits. C’est l’une des raisons d’être du Centre en philanthropie, autour duquel je sens une énergie très positive. De nombreux acteurs de tous horizons se montrent déjà très intéressés par nos travaux. C’est de bon augure pour l’avenir.

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