Hans Eichel, ministre des Finances allemand, affiche un sourire désarmant quand il affirme que l'Allemagne présentera un budget équilibré en 2006. «C'est une question de crédibilité politique.» Il parle de «devoir», de «responsabilité», d'«avenir», mais ces mots se perdent dans son flot de paroles. Son message sonne creux face aux chiffres que le grand argentier allemand expose ce mercredi devant la presse à Berlin. Quelques heures plus tôt, le gouvernement a entériné un collectif budgétaire qui porte à 34,6 milliards d'euros (50,8 milliards de francs) le déficit fédéral 2002. C'est 13,5 milliards de plus que prévu. Une explosion de 63%! Ce nouvel endettement culmine à 3,8% du PIB, loin au-delà de la barre des 3% autorisées par le Pacte de croissance et de stabilité. Si Hans Eichel pilotait une voiture, on ne parlerait pas d'un dérapage mais d'une brutale sortie de route avec au moins cinq tonneaux à la clef. Un accident dont on ne sort pas indemne.

Les chiffres disent crûment l'échec que le ministre persiste à ne pas reconnaître. Quand, au printemps 99, Hans Eichel a remplacé l'épouvantail Oskar Lafontaine, il s'est vite forgé une réputation de Père la rigueur. Surnommé «Sparkommissar» (le commissaire des économies), cet homme modeste et honnête, gentiment moqué pour ses vestons bon marché et ses cravates sans classe, a éveillé la sympathie des Allemands. Son souci de réduire le train de vie de l'Etat rencontrait la sagesse populaire: en Allemagne, on ne laisse pas filer le déficit, contrairement à la France où l'habitude de l'Etat à vivre dans le rouge est si ancienne que personne ne s'en formalise.

Même dans son parti, le SPD, Eichel faisait mouche. Ne pas transmettre de dettes aux générations futures était devenu une mission sociale-démocrate. Du moins c'était chic de le dire. C'était l'époque du «Neue Mitte», le «nouveau centre» auquel Gerhard Schröder faisait les yeux doux. Fraîchement élu chancelier, il avait cosigné avec Tony Blair un papier qui théorisait la troisième voie. Le libéral-socialisme soufflait sur l'Allemagne et profitait à Hans Eichel: il n'était pas encore un héros, mais la République de Berlin se découvrait une star.

Un silence trop long

Il n'aura fallu que quelques mois pour briser son élan. «La faute à la conjoncture», explique-t-il. C'est vrai qu'aucun économiste n'avait prévu une croissance aussi misérable que celle enregistrée cette année par l'Allemagne: 0,5%. Le chômage a augmenté (+5 milliards d'euros); les recettes fiscales se sont effondrées (8 milliards d'euros). Aujourd'hui, le ministre est le bouc émissaire d'un gouvernement qui a perdu la confiance de la population. Trop longtemps, Eichel a tu la misère dans laquelle s'enfonçait son budget. Il ne fallait pas effrayer l'électeur. Son ministère gagnait du temps pour ne pas livrer à Bruxelles les chiffres réclamés. Seulement une semaine après les élections, la vérité a commencé à filtrer. Deux mois plus tard, tous les chiffres sont publics et le roi est nu.

L'opposition réclame une commission d'enquête parlementaire. Elle accuse le gouvernement de fraude électorale. Hans Eichel fait mine de ne pas s'en soucier. Ne savait-il, comme il le prétend, que ce que son ministère publiait, mois après mois, sur Internet? Narquois, il renvoie l'opposition à ses propres lâchetés. Ses promesses étaient toutes des mirages à plusieurs milliards d'euros. Raillé comme le Pinocchio de la République, Eichel pronostique une «belle causerie» le jour où il s'agira de trancher dans quel camp était le nez le plus long. Baisser les impôts et réduire les charges de l'Etat, ces slogans des modernisateurs que voulaient être Hans Eichel et Gerhard Schröder sont rayés du vocabulaire de la coalition de centre gauche à Berlin. Favorable à des réformes sociales d'envergure, le ministre des Finances est impuissant. Le chancelier l'a réduit au silence – «Hans, arrête de nous ennuyer!» Pourtant, même corrigé des effets conjoncturels, le déficit allemand atteint 3,3% cette année. Démissionner? Eichel assure n'y avoir jamais songé. Loyal jusqu'au bout, telle est la devise du ministre rétrogradé comptable.