Le Temps: Hillary Clinton a déjà voulu réformer le système de santé. Son élection menace-t-elle l'industrie? Sidney Taurel:En effet, Hillary Clinton représente un risque pour l'industrie pharmaceutique. Son élection pourrait modifier l'environnement réglementaire aux Etats-Unis. Mais, au fond, je ne pense pas que le pays est vraiment prêt à changer fondamentalement son système de santé pour passer, en une seule étape, d'un marché libre à un système de payeur unique, incarné, dans plusieurs pays européens, par les caisses maladie ou l'Etat.

- Le marché libre des médicaments, synonyme de prix élevés, est-il donc assuré à moyen terme outre-Atlantique?

- Non, car certaines modifications du système pourraient être introduites par une nouvelle équipe gouvernementale. La loi actuelle interdit au gouvernement d'intervenir directement dans la fixation des prix dans le système d'aide Medicare, destiné aux personnes âgées. Cela pourrait changer. Or Medicare représente 25% du marché pharmaceutique.

- 75% du marché resterait cependant libre...

- Pas exactement, car le système Medicaid, destiné aux personnes les plus pauvres dépourvues d'assurance, repose sur un contrôle des prix par les Etats américains. Et cela représente déjà 15% du marché. Le risque maximum, ces deux ou trois prochaines années, consiste donc à voir passer à 35% la part contrôlée par l'Etat. C'est ma principale crainte.

- La pression des fabricants de génériques augmentera-t-elle via une nouvelle réglementation?

- Je ne pense pas. L'industrie pharmaceutique délivrant des produits brevetés vit déjà cette concurrence au quotidien: 64% du volume des médicaments vendus aux Etats-Unis sont des préparations génériques.

- Ces parts de marché sont d'ailleurs souvent gagnées à coups de procédures judiciaires. Etes-vous satisfait de ce système dispendieux en frais d'avocats?

- Il faudrait effectivement envisager une réforme afin de renforcer la sécurité de la protection des brevets. Le particularisme des lois américaines fait que deux types de protection entrent en jeu. La première ne couvre pas le médicament lui-même mais les données scientifiques fournies aux autorités réglementaires lors de l'approbation d'un nouveau médicament. Or, cette protection ne dure que six ans. Les sociétés pharmaceutiques vendant des génériques cherchent donc la faille dans le système de protection, après six ans de commercialisation déjà. C'est, en quelque sorte, leur étrange manière de faire de la recherche et développement. En Europe, la protection des données est étendue à dix ans.

- Les Etats-Unis devraient-ils adopter cette règle européenne?

- Dans l'idéal, il faudrait une période d'au moins quatorze ans. A l'origine, le législateur avait trouvé normal d'accorder une période de protection de vingt ans. Mais la recherche dure de plus en plus longtemps. Ainsi, lorsque le produit est commercialisé, après douze ans de recherche, certains brevets ne durent que huit ans. Cela réduit fortement l'incitation à la recherche.

- Zyprexa, médicament contre la schizophrénie, vous a coûté 1,1 milliard de dollars en indemnités judiciaires. Pourquoi?

- L'environnement judiciaire américain est devenu invivable. Nous avons dû verser cette somme à quelque 27 000 personnes qui avaient pris du poids. Pourtant, le médicament est efficace et accroît ses parts de marché dans plusieurs pays. Dans la plupart des cas, la prise de poids est secondaire par rapport aux souffrances dues à la schizophrénie.