Gestion de fortune

Hongkong, l’eldorado des banques suisses

Les établissements helvétiques dominent la gestion de fortune dans la cité portuaire. Leur clientèle est principalement composée d’entrepreneurs chinois à la recherche d’un havre pour leur fortune

Le robot s’avance lentement, perché sur son unique roue. Il est surmonté d’un iPad sur lequel apparaît le visage de Cat Rüst, la responsable du hub numérique d’UBS à Hongkong. «Bienvenue!» s’exclame-t-elle, avant d’apparaître en personne quelques instants plus tard.

Situé au 20e étage d’une tour surplombant la baie de Hong Kong, ce lieu accueille une cinquantaine d’événements par an consacrés à l’intelligence artificielle, la santé connectée ou l’humain augmenté. Il héberge aussi des séances de «speed dating» qui mettent en relation des entrepreneurs fortunés et des start-up. Appuyés contre ses murs de couleurs vives ornés de citations de Nelson Mandela et d’Einstein, il y a une imprimante 3D, un robot qui fait du kung-fu et un automate vendant du bibimbap lyophilisé, un mets coréen populaire.

Quelques étages plus haut, on trouve une cave à vin remplie de grands crus et un espace destiné à accueillir des banquets durant les feux d’artifice du Nouvel An chinois. «Ces lieux sont prévus pour nos clients ainsi que pour les personnes qui – nous l’espérons – vont le devenir», dit Cat Rüst. Dans un coin du hub numérique, une borne permet d’inscrire sur-le-champ ces potentiels nouveaux clients.

Présence incontournable

UBS est de loin la plus grande banque active dans la gestion de fortune à Hongkong. Sa présence dans la cité portuaire date de 1964 et elle y emploie plus de 1000 responsables clientèle. Elle a 373 milliards de francs sous gestion dans la région Asie-Pacifique. «Et plus de la moitié de cette somme se trouve à Hongkong», indique Amy Lo, qui dirige la division gestion de fortune en Chine élargie pour la banque. Au total, la ville héberge plus de 800 milliards de dollars et 2500 gestionnaires de fortune, selon PricewaterhouseCoopers.

D’autres banques helvétiques ont elles aussi accaparé une part importante de ce gâteau. La division gestion de fortune de Credit Suisse a 197 milliards de francs sous sa houlette dans la région chinoise, essentiellement à Hongkong, et y emploie 590 personnes. Julius Baer est un autre acteur de taille, avec 500 employés dans l’ancienne colonie britannique. Tout comme le zurichois EFG, le bâlois J. Safra Sarasin, ainsi que les genevois Pictet et UBP. On y trouve même des institutions a priori peu portées sur l’international, comme la Banque cantonale genevoise.

Les établissements helvétiques sont attirés par l’incroyable création de richesse dans cette partie du monde. «Un nouveau milliardaire est engendré tous les trois jours en Chine», fait remarquer Amy Lo. En 2016, l’Asie a détrôné pour la première fois les Etats-Unis en tant que région avec le plus de milliardaires: elle en a 637, contre 563 outre-Atlantique. A elle seule, la Chine en compte 318.

Les sept établissements suisses que nous avons interrogés sont unanimes quant au profil du client asiatique moyen: il s’agit d’un entrepreneur chinois, taïwanais ou hongkongais de première – voire de deuxième – génération, relativement jeune et modérément fortuné. Ses avoirs atteignent 10 millions de dollars en moyenne.

«Attentes élevées en termes de rendement»

«On a affaire à la personne qui est à l’origine de la création de sa fortune, et non pas à ses héritiers comme souvent en Europe et aux Etats-Unis», indique Giorgio Pradelli, le directeur général de la banque EFG. La plupart se sont enrichis ces vingt dernières années grâce au spectaculaire décollage de l’économie chinoise, notamment de son secteur manufacturier.

Cela a un impact sur les attentes de ces clients. «Ils arrivent avec une mentalité industrielle, prêts à prendre des risques et avec des attentes élevées en termes de rendement», note Claude Haberer, le directeur général de la division gestion de fortune en Asie-Pacifique chez Pictet. Certains n’hésitent pas à exiger des retours de l’ordre de 20%, glissent plusieurs experts.

Ils aiment aussi mettre la main à la pâte. «Ces clients veulent effectuer les opérations de bourse eux-mêmes et n’hésitent pas à acheter et vendre souvent», constate Giorgio Pradelli de la banque EFG. En Asie, près de 90% des avoirs sont gérés de façon non discrétionnaire.

Pour coller aux goûts de cette clientèle, plusieurs banques suisses ont développé des produits spécifiques. «Nous leur proposons des investissements thématiques dans des domaines où la Chine possède une avance, comme la robotique, l’intelligence artificielle ou la santé», indique David Shick, en charge de la gestion de fortune pour la Chine élargie chez Julius Baer. Quant à l’UBP, elle a créé un produit qui permet d’investir dans des entreprises liées aux voitures électriques et autonomes.

Priorité à la diversification 

Mais dans le fond, pourquoi les Chinois choisissent-ils de placer leur argent à Hongkong, en offshore? L’évasion fiscale ne joue pratiquement aucun rôle dans ce pays où la plupart des gens fortunés s’arrangent avec les autorités pour ne pas payer trop d’impôts. Ces clients cherchent en revanche à diversifier leur portefeuille en investissant à l’international, souligne Eric Morin, en charge de l’Asie du Nord pour UBP. Beaucoup possèdent des résidences secondaires à Londres ou aux Etats-Unis ou y envoient leurs enfants pour étudier. «Ils veulent donc aussi pouvoir y investir», explique Amy Lo.

A cela s’ajoute un manque d’expertise en matière de gestion de fortune sur sol chinois et la crainte que l’Etat communiste ne décide un beau jour de se saisir de leur fortune. «Si un entrepreneur fortuné va voir son banquier suisse à Pékin ou à Shanghai, l’Etat le sait», relève Bill Majcher, un expert du blanchiment d’argent en Chine. Le risque s’est encore accru avec le lancement en 2012 d’une vaste campagne anti-corruption par le président Xi Jinping. A l’inverse, Hongkong représente un havre de sécurité pour mener des affaires en toute discrétion.

Règles chinoises contournées

La clientèle offshore chinoise doit toutefois contourner de très stricts contrôles sur les sorties de capitaux, imposés par Pékin. Chaque citoyen n’a le droit de transférer à l’étranger que 50 000 dollars par an. «La plupart de nos clients sont des exportateurs: ils génèrent des sommes importantes en vendant leurs biens à l’étranger», affirme David Shick, de Julius Baer. «Les fonds qui nous sont remis proviennent souvent de cotations à la bourse de Hongkong», ajoute de son côté Claude Haberer, de Pictet. Dans ces deux cas, l’argent n’est jamais entré sur sol chinois et n’est donc pas soumis aux contrôles sur les sorties de capitaux.

Une partie des fonds placés à Hongkong arrivent dans la cité portuaire par l’entremise de banques souterraines, complète Bill Majcher. Les fonds sont déposés auprès d’une filiale en Chine de l’un de ces bureaux de change illégaux, puis récupérés dans une autre antenne à Hongkong, sans qu’ils n’aient à passer de frontière. «Parfois, ils transitent par une société écran dans une juridiction comme les îles Vierges britanniques, afin de dissimuler leur origine», précise l’expert. La moitié des entreprises domiciliées sur ce territoire des Caraïbes ont été incorporées depuis Hongkong.

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