A Hongkong, la place financière sous tension politique

Asie L’ampleur des manifestations pro-démocratie inquiète les milieux d’affaires de l’ex-colonie britannique

Après Occupy Wall Street au plus fort de la crise des «subprime», le mouvement Occupy Central à Hong­kong prend-il le relais de la contestation américaine?

La comparaison n’est pas hors de propos au vu des images en provenance du territoire, où 511 activistes ont été arrêtés par la police après la dispersion de dizaines de milliers de manifestants qui campaient jour et nuit au pied des gratte-ciel du quartier financier pour commémorer l’anniversaire de la rétrocession du territoire à la Chine le 30 juin 1997. Ce coup de force policier intervient quelques jours après le référendum organisé dans le territoire en dépit des autorités, pour jauger le sentiment démocratique, auquel plus de 800 000 personnes ont participé.

Depuis la publication, le 27 juin, d’une lettre signée par les patrons des quatre grandes firmes mondiales d’audit (Pricewaterhouse, Deloitte, KPMG, Ernst & Young) dans laquelle ces derniers s’inquiètent de l’impact des manifestations sur la place financière, le débat sur les risques de la désobéissance civile dans cette «région administrative spéciale» de la République populaire de Chine bat en effet son plein. Une situation envenimée par les accusations directes lancées par plusieurs leaders des protestations contre des banques d’investissement telles Goldman Sachs ou Citibank, accusées d’embaucher à prix d’or des fils et filles de dirigeants chinois à leur retour des universités occidentales. Pour se ménager des accès à Pékin ou Shanghai, en fermant les yeux sur la corruption de ces «princes rouges».

«Un pays, deux systèmes»

L’affaire s’est envenimée lorsque plusieurs patrons de conglomérats hongkongais ont signé à leur tour, dans le South China Morning Post, des courriers pour dire aussi leur inquiétude et reprendre les termes de la lettre des quatre grands de l’audit: «Le risque de voir les multinationales s’éloigner du territoire est réel, affirmaient-ils. La position de Hong­kong comme centre financier régional est menacée.»

Les convulsions politiques ne sont pas nouvelles dans l’ex-colonie britannique peuplée par 8 millions d’habitants dont le PIB annuel moyen est proche de 37 000 francs, soit l’un des plus élevés d’Asie après le Japon (46 000 francs). Depuis la rétrocession en 1997, les activistes pro-démocratie, opposés à la mainmise croissante de Pékin sur les affaires du territoire malgré les promesses d’autonomie contenues dans le fameux «un pays, deux systèmes», entrent régulièrement en éruption. L’inquiétude des milieux d’affaires vient plutôt du changement de génération et de la conjonction des contestations sociales et politiques, sous une forme proche des celle des Indignés européens. L’ancienne journaliste Emily Lau, députée du Parti démocratique au Legco (le parlement local) depuis la rétrocession, promet déjà un «été de colère»: «Les milieux économiques ne comprennent pas que la patience d’une partie de la population, surtout des jeunes, est à bout, explique-t-elle. Les moins de 30 ans ont grandi avec l’idée qu’ils pourraient en 2017, comme le prévoient les statuts de la Région administrative spéciale, élire leurs dirigeants. Mais vu les pressions déployées par Pékin pour intimider les politiciens locaux, personne n’y croit.» Le nouveau chef du gouvernement de Hongkong, Leung Chun-ying, élu en mai 2012 par le Legco (dominé par les députés nommés), considéré comme très pro-chinois, est l’une des principales cibles d’Occupy Central.

Le bras de fer qui se dessine entre la place financière de Hongkong et les partisans d’une opposition plus musclée à la Chine réveille en plus tout un pan de l’histoire du territoire: celui des fractures entre la vieille élite locale, enrichie dans l’ombre des Britanniques, les «tycoons» venus de Chine pour fuir le communisme dans les années 50, et leurs successeurs plus «mondialisés». Fractures et rivalités aussi entre les classes moyennes populaires, dont les membres n’ont que le passeport hongkongais, et la classe supérieure, dont les membres ont presque tous une nationalité de secours, canadienne, australienne, américaine ou européenne. Les premiers reprochent aux seconds, et surtout à leurs enfants, d’être avant tout pro-Chinois pour ménager leurs intérêts sur le continent. «Il existe ici une très influente cinquième colonne. Entrepreneurs, banquiers, financiers en tout genre… tous préfèrent la stabilité à la liberté», reconnaît Michael DeGolyer, directeur d’un observatoire de la transition politique du territoire pour l’Université baptiste de Hongkong.

Banquiers divisés

La finance hongkongaise est enfin inquiète des conséquences qu’une contestation sociale et politique prolongée pourrait avoir dans ses propres rangs: le 2 juillet, alors que les policiers encerclaient les manifestants, des centaines d’employés de banque locaux ont rejoint le rang des assiégés sous une pluie battante. En promettant d’organiser des collectes pour payer les avocats des personnes arrêtées.