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Image d'illustration. Réunion de parlementaires et de lobbyistes au Palais fédéral, septembre 2014.
© PETER KLAUNZER

Swiss made (4/4)

Comment les horlogers se sont faits lobbyistes au cœur du pouvoir fédéral

La nouvelle loi sur le label à la croix suisse est entrée en vigueur après d’épiques passes d’armes à Berne. Mais elle reste encore attaquée. Quatrième et dernier volet de notre série sur le «Swiss made» horloger

Depuis le début de l’année, le label «Swiss Made» a reçu de nouvelles règles. De Shenzhen à Berne, «Montres Passion» a enquêté sur les origines et le destin d’un label qui demeure controversé.

Le combat a duré dix ans et a usé trois conseillers fédéraux, Christoph Blocher, Eveline Widmer-Schlumpf et Simonetta Sommaruga. Finalement, la loi fédérale sur les marques, celle qui encadre le label «Swiss made», est entrée en vigueur au début de l’année. Ce dossier a permis à la Fédération de l’industrie horlogère suisse (FH) d’affirmer sa présence dans les arcanes du Palais fédéral. Mais la bataille n’est pas finie. Jamais encore une loi approuvée par le parlement n’avait été tant attaquée avant même sa mise en œuvre.

Lorsque, le 28 juin 2007, la FH décide à une large majorité de renforcer le Swiss made, personne ne devine que le parcours d’obstacles à franchir sera si long. Ni son président, Jean-Daniel Pasche, ni le maire de Bienne d’alors, Hans Stöckli – présent à cette assemblée historique – qui mènera la lutte au Conseil national, puis au Conseil des Etats.

Notre grand format: Horlogerie, les dessous de la révolution du «Swiss made»

Pas besoin de le convaincre, lui. Quand Hans Stöckli commence sa carrière politique au parlement local, Bienne est frappée de plein fouet par la crise horlogère, et la cité seelandaise affiche un taux de chômage supérieur à 10% dans les années 80. «J’ai assisté à la désindustrialisation de notre région. Renforcer le Swiss made, c’est un moyen de faire revenir des emplois chez nous», raconte-t-il.

Le premier volet de notre série: Dans l’horlogerie, la qualité suisse se fabrique même depuis Shenzhen

Avec le DFJP, c’est la foire d’empoigne

Le problème, pour les horlogers, c’est que le Département fédéral de justice et police (DFJP) veut intégrer leur requête dans une réforme bien plus ambitieuse, celle du «Swissness», touchant, elle, tous les secteurs de l’économie. A partir de là, c’est la foire d’empoigne.

Pour les marques de Swatch Group ou pour Rolex, il est vital de renforcer le Swiss made en exigeant qu’une montre mécanique affiche au moins 60% de valeur suisse – contre 50% pour le seul mouvement auparavant. Mais pour des entreprises comme Knorr dans l’industrie alimentaire, qui doivent recourir à de nombreuses matières premières à l’étranger, ce taux plus élevé devient un casse-tête: elles appellent les élus de leur région à s’engager pour le statu quo. Hannes Germann (UDC/SH), Peter Spuhler (UDC/TG) et feu Otto Ineichen (PLR/LU) se battent tous pour un seuil de 50%.

Les horlogers ont dû s’imposer

Pour la FH, ce dossier tourne à l’examen de passage en matière de lobbyisme. A Berne, certains secteurs économiques comme la pharma et l’agriculture sont presque intouchables. Les horlogers ont quant à eux dû apprendre à s’imposer, une tâche d’autant plus ardue qu’ils n’étaient pas totalement unis. Une communauté d’intérêts (IG Swiss Made), emmenée par les marques Mondaine et Ronda, réunissant une trentaine de dissidents, prône le statu quo.

«Nous nous sommes vite aperçus que le projet Swissness était très controversé et qu’il nous fallait monter en puissance sur le plan du lobbying à Berne», raconte Jean-Daniel Pasche. La FH mobilise ainsi le groupe parlementaire horloger, qui comprend une trentaine d’élus, qu’elle invite régulièrement à Baselworld. Puis elle charge les députés de l’arc horloger de convaincre leurs pairs, notamment Raphaël Comte (PLR/NE) et Didier Berberat (PS/NE). Ce dernier se rappelle des moments très tendus. «Certaines entreprises qui nous contactaient tenaient un double langage confinant à la schizophrénie. D’un côté, elles jouaient sur le label suisse comme atout mais, de l’autre, elles n’étaient pas prêtes à consentir aux investissements pour satisfaire à des critères plus sévères», témoigne Didier Berberat.

Le deuxième volet de notre série: L’homme qui enseigne l’horlogerie en Chine

La cruciale année 2013

Pour la FH, l’heure de vérité sonne au début de l’année 2013. Voyant qu’elle n’est pas suivie par l’association faîtière Economiesuisse, dont elle est membre, elle décide d’en claquer la porte avec fracas le 28 février. «En ne soutenant pas la proposition du Conseil fédéral fixant à 60% le taux minimal de valeur suisse, Economiesuisse fait non seulement obstacle au renforcement du Swissmade, mais l’affaiblit par rapport à la situation actuelle», explique-t-elle alors.

Economiesuisse tente certes de prôner un taux différencié de Swissness: 60% pour l’horlogerie et 50% pour le reste de l’industrie. Mais le patron de Swatch Group, Nick Hayek, tape du poing sur la table: «Nous avons besoin de représentants crédibles et non de fonctionnaires d’un lobby», tonne-t‑il dans une interview à «20 Minuten». La FH n’aura finalement pas besoin de passer à l’acte. Dans le courant de l’année, les dirigeants d’Economiesuisse, décrédibilisés par leur défaite sur l’initiative Minder relative aux salaires «exorbitants» des managers, s’en vont et laissent la place à l’actuel tandem Heinz Karrer (président) et Monika Rühl (directrice). «Finalement, Economiesuisse a soutenu le projet Swissness. Nous sommes mieux écoutés au sein de cette association», assure Jean-Daniel Pasche.

2013: la FH a gagné…

En juin 2013, soit six ans après l’assemblée historique de la FH, la cause est entendue. La loi Swissness est sous toit et ses adversaires renoncent à lancer un référendum. La FH a gagné. Au sein de la branche, les voix critiques s’avouent vaincues, mais pas convaincues. Copropriétaire de la marque Mondaine, Ronnie Bernheim, bien que produisant ce symbole d’helvétisme qu’est la montre icône des CFF, est resté un grand pourfendeur du nouveau Swiss made. «Je considère qu’il est un handicap surtout pour les PME et qu’il renchérit le prix des montres sans plus-value pour les consommateurs.» Le patron zurichois souligne que la notion de Swissness inclut des valeurs non matérielles, comme la fiabilité et le service après-vente, et regrette que celles-ci ne puissent pas être prises en compte dans le calcul du Swiss made.

… avant une nouvelle fronde

Cela dit, la FH n’a guère le temps de savourer sa victoire. Alors que la Banque nationale suisse, en janvier 2015, renonce au taux plancher du franc par rapport à l’euro et pénalise l’industrie d’exportation, plusieurs députés montent au front pour remettre en question la nouvelle loi avant même qu’elle ne soit entrée en vigueur. Hannes Germann et la Commission des affaires juridiques du Conseil national demandent au Conseil fédéral d’en suspendre l’entrée en vigueur.

Le Conseil fédéral, qui relève que le «bonus Swissness» a encore gagné en importance à l’heure du franc fort, ne cède pas, de même que les deux Chambres. Fin 2015, on croit l’affaire classée lorsque le vert’libéral bernois Jürg Grossen repasse à l’offensive au printemps. Il veut en revenir au taux de 50%. «La bureaucratie croissante qui découle de la valeur seuil de 60% et la faiblesse de l’euro pénalisent encore davantage les PME par rapport à leurs concurrents étrangers», insiste-t-il.

«Je n’avais encore jamais vécu de pareilles attaques contre une loi pas encore en vigueur. Je ne les comprends pas, car le Swiss made n’est pas une obligation, mais un choix commercial», dit Didier Berberat. La motion Grossen ne sera pas traitée en plénum du Conseil national avant la session d’automne. Le président de la FH, Jean-Daniel Pasche, reste donc vigilant: «Cette motion est dangereuse, car elle remet en cause la sécurité juridique de la Suisse.» Mais il reste confiant: «Nous avons désormais un label crédible, correspondant à l’attente des consommateurs, qui exigent une majorité de valeur suisse dans un produit suisse.»

Le troisième volet de notre série: «Swiss made», aux origines d’un label controversé

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