«Vous allez en voir une dizaine à Bâle.» En réalité, ce patron horloger n’a qu’une idée assez imprécise du nombre de montres intelligentes qui feront leur apparition sur les présentoirs du prochain salon Baselworld, fin mars.

Mais à l’heure où, à Las Vegas, les dernières versions de smartwatches tiennent salon, sa promesse illustre une certitude: 2015 va marquer l’histoire horlogère suisse, en devenant l’année durant laquelle de grands noms se seront lancés dans l’aventure.

D’abord indifférents, réticents, désintéressés pour certains, les patrons de l’horlogerie changent d’avis les uns après les autres. Depuis quelques mois, en fait depuis que l’Apple Watch a dévoilé sa silhouette et ses fonctions, en septembre, les candidatures se multiplient. Tissot, TAG Heuer et Swatch sont les plus attendus. Mais il y en a d’autres, comme ­Festina, qui, avec le modèle Activité de la société Withings, a déjà un pas d’avance (lire ci-dessous). ­Victorinox et Fossil en seront aussi. Puis, il y a ceux que l’on n’attendait pas sur ce créneau, tels Frédérique Constant ou Montblanc, qui a annoncé vendredi la sortie imminente d’une montre mécanique connectée – équipée d’un bracelet connecté.

Guy Sémon, le nouveau numéro 2 de TAG Heuer, fait partie de ces convaincus de dernière minute. Désormais, il compare sans complexe la tendance smartwatches avec l’arrivée du quartz, dans les années 1970. La marque chaux-de-fonnière s’est donc lancée. Elle travaille, entre autres, avec Intel, pour ajouter une gamme connectée à ses collections. Délai imposé par le patron, Jean-Claude Biver: fin 2015-début 2016.

L’horlogerie suisse se prépare donc bel et bien à répondre au «tsunami» en provenance de la Silicon Valley, comme l’illustre Guy Sémon. Tsunami, parce qu’avec Apple, Samsung, Microsoft ou Sony, ce segment est occupé par les groupes technologiques les plus puissants. Ce que certains comparent déjà à «une redéfinition de la fonction de la montre-bracelet» finira-t-il par rogner les quelque 23 milliards de ventes annuelles de l’horlogerie suisse?

Les analystes ont sorti leur calculette: la montre d’Apple pourrait habiller 30 millions de poignets dès cette année. Les plus menacées? Les marques dont les prix – 100 à 3000 francs –, et les identités naviguent dans les mêmes eaux. «L’Apple Watch secouera-t-elle l’horlogerie comme l’iPod a bouleversé l’industrie de la musique?» s’interroge Die Welt. Jean-Marc Jacot, le patron de Parmigiani, est convaincu qu’elle sera un succès, car la marque à la pomme «a construit une communauté qui lui fait confiance», dit-il dans le quotidien berlinois. «Les entreprises japonaises courent de bien plus grands risques», relativise quant à lui René Weber, analyste de la banque Vontobel.

Nick Hayek en tête, les patrons horlogers sont eux aussi sereins, mais ne restent pas inactifs. Spécialiste en «wearable technologies», les technologies embarquées sur l’homme, Jens Krauss l’a déjà dit dans nos colonnes, en octobre dernier. Mais l’expert de Centre suisse d’électronique et de microtechnique (CSEM) de Neuchâtel tient à le répéter: la Suisse sait faire. Toutes les connaissances nécessaires à l’élaboration d’une montre intelligente sont ici, le long de l’Arc jurassien: les technologies d’affichages, les capteurs miniatures, les communications sans fil à basse consommation ou la gestion de l’énergie, avec ou sans batterie. Depuis quelques mois, témoigne Jens Krauss, le nombre d’entreprises intéressées par les connaissances et les brevets du CSEM augmente nettement. Actuellement, son institut travaille sur une quinzaine de projets simultanément.

Et certains des enjeux techniques dont il est question sont déjà sortis de ses murs. Parmi les entreprises qui les maîtrisent à l’échelle industrielle, il y a EM Microelectronic, à Marin (NE), spécialiste des circuits intégrés à très basse tension et à très basse consommation. L’entreprise, en mains de Swatch Group, fournirait d’ailleurs déjà l’américain Garmin pour ses bracelets santé Vivofit. «Voilà plus de dix ans que le groupe est actif dans les montres intelligentes», rappelle le patron de Swatch Group, Nick Hayek, en référence aux modèles précurseurs de Swatch et de Tissot.

Précurseurs, et même trop précoces, car à l’époque, leur succès ne fut que moyen. Mais aujourd’hui, la demande est là. Un produit suisse est attendu. De par ses prix et ses volumes, Tissot est considérée comme la plus à même de répliquer à Apple. En mars 2014, le patron de l’entreprise sise au Locle, François Thiébaud, promettait d’ailleurs une montre connectée pour la fin de l’année. Il s’est un peu avancé. La smartwatch de Tissot sera-t-elle, du coup, dévoilée à Bâle? Interpellés par Le Temps, ni la marque ni son propriétaire, Swatch Group, n’ont souhaité s’attarder sur un nouvel agenda.

Baselworld est évidemment la vitrine idéale. Mais un observateur pense que fin mars serait inopportun. Car l’Apple Watch, et la puissance commerciale qui va avec, est aussi attendue au premier trimestre. Il serait faux de se dépêcher pour arriver avant, ou pire, en même temps, selon lui. Pour faire bien, ou mieux, le délai de fin 2015 ou même 2016 lui semble plus propice, commercialement parlant.

Le timing, les modèles et les chiffres d’affaires… Dans ce nouvel univers, tout reste à bâtir. A ce stade, une seule garantie: la montre connectée «Swiss made» arrive.