Coup de balai chez les diamantaires anversois

SwissLeaks HSBC Suisse a servi de coffre-fort aux maîtres des pierres précieuses

Ces clients riches, mais risqués, attirent aujourd’hui des ennuis à la banque

Traqués par le fisc et la justice belges, ils ont été mis dehors sans ménagement en 2013. Récit d’une purge

Lorsqu’ils visitaient leurs clients à Anvers, capitale mondiale du diamant, les banquiers de HSBC Suisse les retrouvaient souvent au Parklane, un palace dominant le Stadspark. Les affaires qu’ils traitaient étaient secrètes, l’argent des clients presque toujours non déclaré.

Peut-être la clinquante architecture postmoderne de l’hôtel aurait-elle dû leur mettre la puce à l’oreille. Car le Parklane était, littéralement, un monument à l’argent gris et à l’évasion fiscale. En 2005, le parquet d’Anvers a ordonné sa confiscation. Le bâtiment avait été en partie financé par des fonds issus de la «fraude fiscale», selon la presse belge.

L’un des quatre hommes condamnés dans cette affaire, en 2012, était un diamantaire nommé Mozes Victor Konig. Il était client de HSBC. Selon les fichiers volés par l’informaticien Hervé Falciani, il y possédait des fonds considérables – quelque 114 millions de dollars au maximum en 2006-2007 –, en partie au nom d’une société-écran administrée depuis Genève, Austral Entreprises.

Le fait qu’il soit recherché par Interpol depuis 1999, à la demande de la Russie, notamment pour «circulation illégale de pierres précieuses», n’a pas empêché la banque de poursuivre ses relations avec ce personnage.

Dans l’affaire du Parklane, on l’accusait d’avoir fait «réapparaître son argent non déclaré caché à l’étranger pour financer son hôtel», résume son avocat genevois, Marc Bonnant. En précisant que Mozes Victor Konig vit aujour­d’hui en Israël, «où sa situation fiscale est totalement régularisée». Le diamantaire a aussi engagé des démarches auprès de la Cour européenne des droits de l’homme pour faire lever le mandat d’arrêt russe.

Il n’empêche: nombre d’initiés admettent qu’il y avait bien quelque chose de pourri au royaume du diamant anversois. Et, lorsque le grand nettoyage du secteur a commencé, au milieu des années 2000, HSBC Suisse s’est retrouvée au cœur de la tourmente. Elle y est encore plongée aujourd’hui.

Son rôle de coffre-fort des diamantaires, HSBC l’a hérité de feu Edmond Safra et de sa Republic National Bank (RNB), qu’elle a absorbée en 1999. Elle a repris des centaines de clients actifs dans le diamant, et leurs gestionnaires de fortune.

Au milieu des années 2000, les plus grandes dynasties diamantaires du monde possédaient des comptes chez HSBC. Celui d’un grand diamantaire israélien a ainsi contenu jusqu’à 264 millions de dollars en 2006-2007, selon la fiche client établie par le fisc français sur la base des données soustraites par Hervé Falciani.

En visite aux Ports francs de Genève, en octobre 2005, un autre client explique qu’il souhaite vendre «son diamant de 230 carats qui vaut environ 25 millions d’euros». Un troisième diamantaire client de HSBC, venu à Cointrin pour acheter un jet privé à 40 millions de dollars, annonce un chiffre d’affaires de 886 millions de dollars pour 2005.

Le secteur était donc lucratif. Mais aussi risqué. Les diamantaires travaillent souvent sans contrat, sur la base de simples ententes orales. Ils montent des transactions compliquées, à plusieurs, pour acheter des pierres. C’est un monde qui fonctionne selon ses propres lois, et parfois se moque de la loi.

Exemple? En 2007, René Zaidman, dit «le Gros», et son fils ont été condamnés à 5 ans de prison en Belgique pour avoir transporté illégalement un demi-milliard d’euros de diamants. Les pierres étaient cachées dans de minces étuis, que des passeurs s’enfonçaient dans l’anus. Le but de ce transport discret était d’éviter les taxes. «Zaidman ne s’occupait que de diamants au noir, de transport d’argent au noir et d’émission de fausses factures», explique un diamantaire qui le connaît.

Au moment où il menait ses trafics, au début des années 2000, René Zaidman était client de HSBC. Tout comme Emmanuel Shallop, un Libanais condamné en Belgique en 2010 pour trafic de diamants angolais extraits de zones de guerre. En 2001, un rapport de l’ONU l’impliquait déjà dans la commercialisation de diamants extraits par le RUF, un sanguinaire mouvement rebelle sierra-léonais.

HSBC n’a pas rompu avec lui pour autant. Le 9 septembre 2005, lors de son passage à Genève, son banquier note: «Avons complété une ouverture de compte société domicile à Dubaï […]. Le client est très prudent actuellement car il subit la pression du fisc belge qui enquête sur ses activités dans le domaine du diamant fraude fiscale [sic].»

Plus récemment, l’ONU s’est intéressée aux activités d’un autre client de HSBC à l’époque, le Centrafricain K. Un rapport remis le 29 octobre 2014 au Conseil de sécurité accuse sa compagnie Badica d’exporter des diamants issus de zones contrôlées par un groupe rebelle centrafricain, la Séléka. Ces «achats légaux et illégaux» représentent une «violation du régime de sanctions de l’ONU», notait le rapport.

A partir de 2004, la justice belge commence à sévir contre les diamantaires. Ses enquêtes visent d’abord des sociétés de transports, Monstrey et Ferrari, accusées de vente de diamants au noir et de fausses facturations. «Des pierres circulaient sur un marché parallèle, résume un diamantaire. Avec des fausses factures, on augmentait ou on baissait le prix de la marchandise. Ces variations permettaient de faire réapparaître des montants d’argent non déclaré.»

En quelques mois, des dizaines de sociétés diamantaires d’Anvers sont perquisitionnées, des stocks saisis. Chez HSBC, c’est l’effervescence. De passage à Genève en janvier 2005, un client «confie que le climat à Anvers reste très hostile. Ne veut plus que nous l’appelions; les écoutes téléphoniques continuent dans le marché; ne pense pas que nous devrions nous y montrer [sic!].»

Un autre diamantaire «nous confirme que le climat reste malsain à Anvers, écrit son banquier le 22 mars 2005. A pris la décision de sous-louer un bureau à Genève pour usage périodique (quelques fois par mois) afin d’y traiter des affaires «sensibles» que n’ose plus faire depuis Anvers [sic!…]. D’après lui, le travail diamantaire va continuer à se faire à Anvers et en Israël, mais une partie croissante des bénéfices vont être «bookés» à Dubaï qui est tax free.»

Les gestionnaires de HSBC redoublent de prudence. «Aucun gérant ne voyage plus en Belgique avec des documents de comptes, trop risqué», note un banquier le 26 octobre 2005, avant une visite à Anvers.

A dire vrai, les fiches Falciani montrent aussi que la banque refusait certaines affaires liées aux diamantaires. En février 2005, un négociant anversois visé par les enquêtes belges est ainsi convié par le contrôle interne de la banque à une «présentation globale de ses activités dans le but de statuer sur le maintien ou non de la relation».

Mais, dans l’ensemble, la culture de l’évasion fiscale était bien ancrée chez HSBC. La banque le reconnaît aujourd’hui: «Trop de comptes à hauts risques ont été conservés», explique-t-elle dans un document remis aux médias. La faute en reviendrait à l’ancienne RNB d’Edmond Safra, rachetée en 1999.

Un élément culturel et historique entre ici en jeu. RNB était une banque juive, et la communauté juive est, avec les Indiens, dominante dans le diamant. Si les diamantaires anversois avaient de l’argent en Suisse, c’était aussi «pour se protéger contre les persécutions», explique une banquière qui connaît bien le secteur. «Pour eux, cet argent ne devait pas être touché, il fallait que ce soit protégé. C’était une réserve en cas de gros problème, et donc quelque chose sur lequel on ne paie pas d’impôts.»

Cette réticence à l’impôt était aussi répandue chez les clients des diamantaires. Un spécialiste des bijoux haut de gamme se ­rappelle une scène survenue chez Christie’s à Genève. La maison de vente aux enchères accueillait une Française venue vendre un diamant de famille. Bénéfice espéré: 800 000 dollars, non déclarés.

Pour mettre à l’abri ce genre de gain, Christie’s recommandait parfois de s’adresser à Judah Elmaleh, le chef du desk diamantaire de HSBC. La fiche d’un client espagnol de la banque, datée du 14 juillet 2005, montre que les pierres vendues chez Sotheby’s pouvaient aussi donner lieu à des «paiements offshore» qui atterrissaient chez HSBC.

Aujourd’hui, l’héritage de ces années prospères est amer pour la banque. En Belgique, elle est poursuivie pour «fraude fiscale grave et organisée, blanchiment d’argent, organisation criminelle et exercice illégal d’intermédiaire financier». L’accueil des comptes non déclarés de centaines de diamantaires anversois est au cœur des reproches.

Quant aux diamantaires, leur vie dans les banques est devenue beaucoup plus difficile. HSBC les a presque tous mis dehors en 2013. Ailleurs, leurs transactions sont plus contrôlées, l’argent non déclaré est mal vu, la profession souffre d’une image sulfureuse depuis les scandales belges.

«Beaucoup d’établissements ne veulent pas de ces clients, explique un négociant genevois en pierres précieuses, parce qu’ils ont l’impression que c’est de ­l’argent sale et qu’ils travaillent avec des gens peu recommandables.»

«Le client subit la pression du fisc belge qui enquête sur ses activités dans le domaine du diamant fraude fiscale [sic]»

«Trop de comptes à hauts risques ont été conservés»

Pour mettre les gains à l’abri, Christie’s recommandait parfois de s’adresser à Judah Elmaleh, le chef du desk diamantaire de HSBC