C’est un homme fatigué qui attend devant la baie vitrée ouvrant sur les toits de Genève. Au téléphone, il disait vouloir témoigner afin de mobiliser d’autres personnes dans cette situation. A présent, il cherche ses mots, invoque sa santé, hésite. Puis se reprend.

Georges Eichmann figurait sur la «liste Falciani», du nom de cet informaticien ayant dévoilé l’identité de 24 000 clients de HSBC Private Bank (Suisse). Un «listing» ultra-secret dans lequel les autorités françaises auraient retrouvé 3000 de leurs concitoyens cachant des avoirs genevois. Parmi eux, cet ancien directeur de banque parisien, héritier en 2006 d’un compte sur lequel sa mère disposait de «plusieurs centaines de milliers d’euros» en titres.

Dès qu’il a vent de cette histoire, en novembre 2009, celui-ci saute dans sa voiture. Direction Genève. Pas le temps d’attendre la prochaine visite de représentants en région parisienne. Il veut voir son chargé de clientèle. «Rassurant, ce dernier me dit que j’ai de la chance: je ne fais pas partie de ce qu’il estime être une dizaine de personnes visées, le compte ayant été ouvert dans les années 70 à la Republic National Bank of New York». Cet établissement fondé par Edmond Safra était passé dans le giron de HSBC en 1999.

Le truc de l’assurance vie

Rassuré, Georges Eichmann part déjeuner. A son retour, son conseiller lui propose une parade, s’il laisse son argent à la banque: un «contrat d’assurance vie avec Swiss Life Singapour». Le patrimoine reste sur le compte, mais la compagnie d’assurance en devient le propriétaire officiel. Et Georges Eichmann disparaît des écrans. Six mois plus tard, nouveau contact: le tour de passe-passe n’a pas marché. «J’avais signé des papiers, rien n’a été fait», s’étonne l’ancien cadre supérieur, montrant les documents.

Les conséquences ne se feront pas attendre. Le 10 octobre 2010, courrier des impôts. «J’ai tout de suite compris», souffle ce retraité de 65 ans. Bonne fille, la banque lui donne la liste d’une dizaine d’avocats à Paris. L’un d’entre eux ira, sans lui, à la cellule – dite de dégrisement – ouverte à Bercy pour les candidats à la régularisation. Des tractations dont le fruit sera une nouvelle lettre du fisc, en août 2011: trois mois pour régler «des centaines de milliers d’euros d’arriérés» d’impôts pour un compte dont la valeur a été divisée par deux, en raison de la crise.

«Et vous savez ce qu’on m’a répondu chez HSBC?»

«Douloureux pour certains, cet incident a obligé les clients concernés à régulariser leur situation», répondait fin 2010 le patron de HSBC à Genève, à propos de clients français sur la liste Falciani. «Si j’étais allé me dénoncer au fisc dès l’éclatement de l’affaire, le préjudice aurait été beaucoup moins important», glisse Georges Eichmann, qui a pris un avocat genevois afin d’obtenir réparation.

«Sans compter qu’avec cette histoire, Bercy est tombé sur tout mon patrimoine en France», ajoute celui-ci. Et sur d’autres montages pour échapper à l’impôt? Silence. Colère froide. «Un informaticien venant de l’étranger à qui on confie les clés des coffres? Cela n’arrive dans aucune banque», s’emballe celui qui dit avoir dirigé le «back-office de grandes salles de marché» de plusieurs établissements à Paris. «Et vous savez ce qu’on m’a répondu à la fin? HSBC n’est pas responsable de votre situation fiscale.» Nouveau silence.Une version à laquelle se tenait un porte-parole de la banque, contacté lundi.

Depuis, Georges Eichmann a fermé son compte et rapatrié ses titres dans une société de bourse parisienne. «Au moins, pour un ordre de 10 000 euros, ils me prennent 10 euros de frais, moins du dixième de ce que retenait HSBC», grince-t-il. Cela devait être le prix du secret.