Jacques ne saura sans doute jamais s’il a eu le Covid-19. Sportif, en bonne santé, 35 ans, il présentait les symptômes de la nouvelle pneumonie virale (toux, fièvre, courbatures) quand il est allé se faire dépister dans une clinique de Genève. On lui a répondu qu’il était sûrement atteint, qu’il devait rester en quarantaine chez lui. Mais il n’a pas été testé.

Diagnostiquer les patients symptomatiques, cela s’est fait presque systématiquement dans les hôpitaux suisses mais, depuis quelques jours, on sélectionne de façon plus drastique. On trie, faute de moyens. La situation est critique aux HUG, où la plupart des écouvillons – des tubes dans lesquels les échantillons prélevés sont insérés – viennent de Lombardie, selon nos informations. Le groupe américain Copan, qui les conçoit, les fabrique dans cette région du nord de l’Italie, aujourd’hui fermée.

Les écouvillons sont devenus si rares que les HUG ont demandé aux gynécologues de Genève de leur remettre leurs stocks. Pour l’instant, 1600 exemplaires ont ainsi été mis de côté par une quarantaine de gynécologues.

Fabrications maison

«Les HUG et le CHUV ont pris les devants pour fabriquer leurs propres tubes par le biais des pharmacies des centres hospitaliers universitaires. Les tests sont en phase finale et on devrait lancer la production dès aujourd’hui [ndlr: vendredi] afin d’avoir des tubes en suffisance pour le week-end», indique Nicolas de Saussure, porte-parole des HUG.

Diagnostiquer commence par un frottis: une tige cotonneuse prélève des échantillons contenant le cas échéant du virus dans le nasopharynx du patient. Ces échantillons sont insérés dans un écouvillon au fond duquel baigne un liquide, qui est ensuite mélangé à des réactifs, en général fournis en kit, permettant de détecter l’acide ribonucléique (ARN) du Sars-Cov-2. La réaction est mise dans une machine.

L’approvisionnement des réactifs, qui viennent largement des Etats-Unis, est aussi sous pression, alors que la Californie a déjà opté pour un confinement généralisé. La Confédération a fait savoir qu’elle négociait avec les Etats-Unis pour en obtenir.

Lire aussi: Histoire d’une médiatisation autour du Covid-19

Les machines? Roche augmente leur production – et livre des modèles plus puissants et automatisés – dans son usine à Rotkreuz (ZH). Les HUG en utilisent quelques-unes, ils recourent aussi à des appareils de Becton Dickinson, une firme américaine qui possède son siège international à Eysins (VD). Il n’y a pas de risque de pénurie de ce côté en Suisse.

Sans nouvel approvisionnement en écouvillons et en réactifs, le porte-parole des HUG indiquait jeudi à la Tribune de Genève espérer «tenir une petite semaine». C’est un problème national, relevait-il. Contacté, le CHUV ne nous a pas répondu.

«Tester, tester, tester. Chaque pays devrait pouvoir tester tous les cas suspects, on ne peut combattre cette pandémie les yeux bandés», avertissait le 16 mars Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’OMS. Des pays asiatiques comme la Corée du Sud ont appliqué cette recette, ce n’est pas possible en Europe.

«La demande surpasse largement l’offre»

«La demande en tests surpasse largement l’offre», selon Severin Schwan, le patron de Roche. «Il est utopique de vouloir tester tout le monde.» Le groupe rhénan construit des machines à Zurich, des réactifs aux Etats-Unis et des tubes en Allemagne. Severin Schwan a souligné dans ce cadre l’importance du bon fonctionnement de la chaîne d’approvisionnement.

La pandémie rappelle à quel point le monde dépend de la Chine dans la fabrication de médicaments. Ces derniers vont être fabriqués à travers la planète (les exportations suisses sont par exemple tirées par les produits pharmaceutiques) mais leurs principes actifs viennent souvent de Wuhan.

Plus de 60% des principes actifs sont produits en Asie, 28% en Europe et à peine 4,6% en Amérique du Nord, selon le Conseil européen de l’industrie chimique. En Suisse, ces substances sont surtout importées d’Europe, selon nos informations. Les matières premières nécessaires à leur fabrication, par contre, sont chinoises.

Faut-il revoir la chaîne d’approvisionnement? La question est posée, surtout aux Etats-Unis où la dépendance envers l’Asie est plus forte. «Il faut éviter le piège qui consiste à tout vouloir rapatrier dans chaque pays, mais cette crise doit nous amener à réfléchir à des solutions de secours», estime Severin Schwan. Sur le front de la logistique aussi, tout porte donc à croire qu’il y aura un avant et un après Covid-19.