Un patron écossais, un directeur des finances français. «C’est une situation unique pour une société américaine», souligne Hugh Grant, 57 ans, directeur général de Monsanto depuis 2003. De passage à Genève lundi, les deux hommes forts du géant américain des semences rencontrent actionnaires et journalistes. «C’est assez inhabituel», reconnaît Hugh Grant, peu habitué à parler à la presse. «Mais la période est inhabituelle aussi.»

En effet, depuis quelques semaines, Monsanto tente de s’offrir Syngenta, dont la direction se montre plutôt réticente à ce rachat. Depuis longtemps intéressés par la société bâloise spécialiste des pesticides, Hugh Grant et Pierre Courduroux estiment que la nouvelle entité peut révolutionner l’agriculture moderne.

Le Temps: Comment se passent les contacts avec les actionnaires de Syngenta?

Hugh Grant: Nous ressentons beaucoup d’intérêt et beaucoup d’enthousiasme. La réception a été excellente. Nous parlons beaucoup des nouvelles perspectives de cette industrie, avec la data science, soit comment la biologie, la chimie et l’agriculture peuvent être approchées avec les données. Le dialogue avec les actionnaires de Syngenta est très constructif.

– Le soutien est-il suffisant pour permettre d’envisager une action hostile sur Syngenta?

H. G.: Il y a un monde entre l’opération amicale [que Monsanto essaye de réaliser actuellement] et l’opération hostile [qui se ferait sans l’aval de la direction de Syngenta]. Pour l’instant, je passe autant de temps que possible à discuter avec les actionnaires de Syngenta. Ensuite, nous verrons où nous en serons entre l’offre amicale et l’offre hostile.

– Vous proposez de payer un dédommagement de 2 milliards de dollars à Syngenta en cas de veto des autorités de la concurrence. Syngenta voudrait le double et a l’air de penser que la fusion va être bien plus compliquée que vous. Pourquoi?

Pierre Courduroux: Nous avons beaucoup travaillé sur ce sujet avec nos avocats. En Europe, les problèmes principaux seront réglés si l’on vend toutes les activités de semences de Syngenta. Quand l’on regarde les aspects de conglomérat et verticaux (clients-fournisseurs), il n’y a pas de problème. Monsanto vend des semences, Syngenta, des produits chimiques. Les 2 milliards que nous proposons représentent un montant exceptionnel. Cela aurait dû permettre d’ouvrir le dialogue. Mais la réaction de Syngenta a, au contraire, été très surprenante.

– Vous proposez 449 francs par action, ce qui valorise la société à 42 milliards de francs. On lit que certains actionnaires de Syngenta veulent une offre qui commence par un 5. Qu’en dites-vous?

H. G.: A 449 francs, nous avons fait une offre qui nous semble pleinement valoriser l’entreprise. C’est une prime de 43%, par rapport au prix de l’action du jour de l’annonce de notre intérêt et de 45% par rapport au cours moyen des douze derniers mois. Si Syngenta s’engageait, nous ouvrait ses livres et détaillait pourquoi elle pense valoir davantage, nous reconsidérerions notre offre. Quoi qu’il en soit, pour faire de bonnes affaires, il faut négocier face-à-face. C’est la moindre des politesses.

– C’est vrai que dans cette affaire, tout se passe de manière bizarre. Les gens de chez Syngenta utilisent un vocabulaire tranché – jugeant votre approche «simpliste» voire «totalement irresponsable» –, commentent votre approche sur YouTube et ont publié les lettres confidentielles que vous aviez envoyées. C’est inattendu…

H. G. : Ma philosophie est de voyager et de rencontrer les personnes. Et de m’efforcer de découvrir ce que les actionnaires ressentent. Je crois au pouvoir du dialogue. Basés sur de nombreuses séances que nous avons eues ces derniers jours, les actionnaires de Syngenta, eux, ne sont pas bizarres. C’est à l’opposé des signaux envoyés par la direction. Je leur parle de ma vision de la nouvelle société qui ne sera pas simplement «Monsanto + Syngenta», mais une toute nouvelle société. Qui permettrait de servir les agriculteurs plus efficacement et de redéfinir la manière dont les semences et les pesticides sont utilisés, à un moment où la planète a le plus besoin de plus de production.

– Dans une de vos lettres confidentielles publiées sur Internet par Syngenta, vous évoquez une installation de la nouvelle société en Grande-Bretagne. Pourquoi pas en Suisse, où se trouve déjà Syngenta?

H. G.: Encore une fois, nous n’avons jamais eu d’opportunités de parler de cela. Il n’y a pas eu de dialogue. Ils ont dit clairement qu’ils ne voulaient pas s’installer aux Etats-Unis. J’ai pensé que la Grande-Bretagne serait un terrain neutre. Ce qui est intéressant avec la Suisse, c’est que c’est un centre d’innovation important et que notre société se base du début à la fin sur l’innovation – et je rappelle que nous dépensons plus d’un milliard par an en recherches et développement.

– Comment verriez-vous l’expansion de la nouvelle société en Europe? La réputation de Monsanto n’y est pas bonne, les OGM n’y sont pas bienvenus, le Roundup va bientôt être interdit en France…

H. G.: Vous savez, je ne m’attends pas à voir des OGM plantés dans les champs européens à court terme. Mais les pesticides de Syngenta se portent très bien en Europe, spécialement dans les céréales. Et nous sommes le numéro 2 des semences traditionnelles en Europe. Il y a de bonnes complémentarités entre nos deux sociétés. C’est à ce niveau que peut aussi jouer la société que nous avons achetée l’an passé, Climate Corp, pour fournir de meilleures solutions aux agriculteurs européens et leur recommander les périodes durant lesquelles utiliser des produits chimiques. J’espère que c’est une opportunité que les paysans allemands, français ou suisses pourront saisir grâce à cette nouvelle société.

– Certains disent que la création de cette nouvelle société provoquerait une «disruption» dans l’agriculture moderne. Notamment avec les nouvelles technologies que vous implanteriez, qui permettent de mesurer, grâce à des drones, ce qui se passe dans les champs au mètre près. Est-ce votre avis?

H. G.: La «disruption» est un mot très émotionnel. Mais aujourd’hui, les agriculteurs ont besoin d’aide. Quand ils cultivent un champ de maïs, de la semence à la récolte, ils prennent entre 30 et 40 décisions. Certaines de celles-ci sont basées sur les traditions, sur ce que font les voisins, sur ce qu’ils lisent dans les magazines… Et pour certaines, ils ont des données exactes. Nous pensons pouvoir améliorer ces données. Actuellement aux Etats-Unis, nous proposons une solution pour savoir exactement quand, combien et où il faut injecter de l’engrais. Cela améliore la productivité et la manière dont les produits chimiques seront utilisés dans le futur. Ce sera le cœur de la nouvelle société Monsanto/Syngenta.

– Dans une lettre, le président de Syngenta parle de la réputation de Monsanto. Et du risque que Syngenta court en s’associant avec vous. Que pensez-vous de la réputation de votre société?

H. G. : Dans une autre vidéo, il dit aussi: «si le prix était plus élevé, je pourrais m’accommoder de cette réputation.» Plus généralement, je crois que la réputation de Monsanto s’est améliorée, mais il y a encore du travail. Avec une nouvelle société, il y aurait une opportunité de tout recommencer une nouvelle fois.

– Grâce à un nouveau nom?

H. G. : Oui, peut-être. Mais vous savez, le nom n’est parfois que quelque chose de cosmétique. Plus sérieusement, la nouvelle société pourrait proposer de nouveaux produits et cela entraînerait un changement dans notre comportement. Et donc de notre nom.

Monsanto bat des records d’impopularité. Elle est d’ailleurs la seule société qui a une journée mondiale contre elle, à la fin mai. Quand vous êtes seul avec vous-même, que vous prenez du temps pour réfléchir, comment vivez-vous le fait d’être le patron d’une telle société?

H. G. : Je suis très, très fier du travail que nous faisons. Ce qui est bien, avec mon travail, c’est que normalement, je ne suis pas dans un hôtel en Suisse, mais dans les champs avec les agriculteurs. Et je vois l’impact direct que notre société a sur l’amélioration de la production de nourriture. Et parfois, c’est malheureux qu’il y ait dans le monde une si grande incompréhension sur la manière dont la nourriture est produite. Quand vous parlez aux paysans, vous sentez aussi de la frustration car plus personne ne comprend comment ils travaillent. Sur Terre, 3% des actifs travaillent à nourrir l’ensemble de la population. Dans dix ans, quand on se rencontrera dans ce même hôtel, 1,5% des actifs nourriront l’ensemble de la population. Nous devons faire un meilleur travail pour expliquer d’où vient la nourriture.

– On peut lire beaucoup de choses sur l’implication de Monsanto dans le TTIP (partenariat transatlantique). A quel point êtes-vous impliqué?

H. G. : Monsanto devra obéir aux règles décidées par les gouvernements, comme les autres.

– Donc vous n’êtes pas impliqué? Certains vous accusent de tirer les ficelles de ces discussions.

H. G. : Rien ne pourrait être plus éloigné de la vérité. Nous ne sommes pas plus ni moins impliqués que d’autres sociétés.