L'immeuble abritant la mission suisse auprès de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) à Genève est actuellement un véritable chantier, voire un chaos. Il faut enjamber de multiples obstacles pour atteindre les portes. Les travaux de rénovation devraient durer jusqu'à cet automne.

Luzius Wasescha, chef négociateur suisse à l'OMC, y trouve un certain parallèle avec les préparatifs en cours en vue de la prochaine réunion ministérielle de l'OMC qui aura lieu du 10 au 14 septembre à Cancun, au Mexique. Il affirme que les diplomates travaillent d'arrache-pied, mais que les positions des uns sont très différentes de celles des autres. Bref, les négociateurs n'ont fait aucune avancée dans les multiples domaines de négociations, plus particulièrement dans l'agriculture. Le manque de progrès est tel que Luzius Wasescha, qui a le sens des formules, ajoute qu'il ne faudrait peut-être «pas presser un fruit qui n'est pas mûr; il ne donnera aucun jus». Cette déclaration caractérise assez bien l'état d'esprit des négociateurs à huit semaines de la conférence ministérielle: ils redoutent tous un échec.

Le négociateur suisse n'est pas le seul à employer un langage imagé. L'ambassadeur de l'Union européenne (UE), Carlo Trojan, voit un carré, avec les Etats-Unis à un angle, l'UE à un autre, les pays émergents puissants au troisième et les pays les moins avancés au quatrième. «Chacun doit faire des efforts et converger vers le centre du carré. Mais ce n'est pas le cas», déplore-t-il. Beaucoup plus sérieux, le représentant américain adjoint pour le commerce, Peter Allgeier, de passage à Genève, s'est déclaré incapable de prédire les résultats de Cancun. Il a néanmoins admis que sans concession de la part des uns et des autres, ce serait l'impasse même si, selon lui, les positions des pays sur les dossiers difficiles ont évolué ces dernières semaines.

En effet à Genève, avant la pause de l'été – l'OMC ne s'est imposée que deux semaines de vacances, contre cinq –, les délégations font monter les enchères avant Cancun et le font savoir en multipliant les rencontres informelles avec la presse. Presque toutes évoquent l'agriculture comme l'une des pierres d'achoppement pour le Cycle de Doha. L'UE se retrouve sur le banc des accusés, alors même qu'elle n'arrête pas d'expliquer qu'elle vient de s'embarquer dans un programme ambitieux de réformes. L'ambassadeur européen Carlo Trojan est allé jusqu'à affirmer que Bruxelles avait fait sa part et que la balle était maintenant dans le camp adverse, c'est-à-dire américain. Les Etats-Unis insistent sur l'ouverture du marché agricole européen, l'élimination des subventions à la production ainsi qu'à l'exportation. Sur la même longueur d'onde, l'UE et la Suisse insistent sur les aspects non commerciaux de l'agriculture de même que sur l'élargissement du registre des produits AOC (appellation d'origine contrôlée) à d'autres produits que le vin et les spiritueux.

«Optimisme mesuré»

Autre pomme de discorde et pas la moindre, l'élimination des droits de douane sur les produits non agricoles. Ici, ce sont les pays en développement qui montent au créneau, expliquant qu'une bonne partie des dépenses publiques est assurée par les recettes douanières. Ces mêmes pays veulent aussi donner une priorité au dossier sur l'accès aux médicaments. Réponse des Etats-Unis, seul pays sur 146 opposé à un projet d'accord: il faut trouver une solution qui puisse assurer l'accès aux médicaments dans les pays en besoin, tout en veillant à ce que les autorisations d'exception données à des fins humanitaires ne soient pas détournées au profit de fabricants de génériques en Inde ou au Brésil.

Face à tant de conflits d'intérêts, il n'y a que le directeur de l'OMC, le Thaïlandais Supachai Panitchpakdi, qui garde une certaine sérénité et déclare être d'un optimisme mesuré. Il espère que la conférence ministérielle informelle qui a lieu à Montréal du 28 au 30 juillet parviendra à aplanir certains différends. Il entend aussi récolter les premières réactions à son projet d'accord de Cancun qui a été rendu public la semaine dernière. Au total, 26 pays sont invités à cette réunion à laquelle participe le conseiller fédéral Joseph Deiss, chef du Département de l'économie.